Les chroniques de Ragidro: Malgaches, sommes-nous condamnés à jouer petit ?

Posted on 21 novembre 2020

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par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – Nov 2020

Dans la lignée des réflexions sur nos capacités d’engagement collectif et de mobilisation, sur le seul domaine de l’action solidaire et de l’aide au développement, une question se pose : pourquoi les actions des ONGs étrangères (françaises, allemandes, italiennes …) s’avèrent elles plus significatives en termes de volume et de budget que celles des Organisations Non Gouvernementales malgaches.

Quand le GRET, ONG française au budget annuel de 32 M€, intervient à Madagascar sur des logiques d’assainissement, il porte impact sur 144 communes et 970 000 personnes… Quand il intervient sur le programme Nutri’zaza, c’est 370 000 enfants qu’il sort de la malnutrition … C’est au bas mot 1 million de $ par an que cette organisation est capable de mobiliser en termes de fonds publics européens sur ces projets à Madagascar.

Au regard de cela, l’une des plus remarquables ONGs gasy, qui m’est particulièrement chère, et qui œuvre sur le sujet de la citoyenneté et de la réhabilitation des chemins ruraux produira un bilan à 74 000 € de chiffres d’activités.

Il est où le problème ? Ne sommes-nous pas capables de faire autant que les GRET et autres GRDR (Budget 7M€) , IRAM (Budget 7 M€) ou au pire IECD ? Notre problème n’est-il qu’un problème de moyens ?… Est-ce un problème de compétences ? Je n’y crois pas un instant. Je les vois, les rencontre … Les experts on les a … Au sein de la gasypora et sur le territoire national.

Nous portons peut-être un vieux complexe du pauvre. Imprégnés des logiques de précarité et de gestion de l’urgence, nous cherchons le plus souvent des solutions (trop) rapides, (trop) ponctuelles. Le micro-projet de 10 000 à 50 000 € fixe l’horizon de nos ambitions sur ce sujet des programmes de développement solidaires. C’est déjà bien direz-vous. Pour autant, doit-on s’en contenter ?

Construire une école, une EPP, une cantine, un dispensaire pour soutenir son fokontany fixe le curseur de notre projet et de notre levée de fonds au niveau  15-20 000€.

Construire et équiper en mobilier un lycée d’une capacité d’une centaine d’élèves, c’est 50 000€.

Et on tousse déjà … Deux lycées, c’est 100 000€ ! … A ces montants là, le porteur de projet gasy auquel on suggère, lors d’un atelier de soutien, ce niveau d’ambition n’ose pas dire non (parce qu’il est poli) …Mais il est pour le moins mal à l’aise …  Mais quand on lui suggère de pousser à construire 5 lycées (!), il pense sérieusement à une plaisanterie … Et quand vous lui suggérez 5 lycées PAR AN !!!, vous passez carrément pour un fou furieux…

Pourtant l’ambition n’est-elle ici plus belle …  Et plus mobilisatrice (*)  ?

Nous nous sommes ainsi convaincus que notre problème n’est toujours qu’un problème de moyens.  Il l’est effectivement … Si on ne se projette que sur du court terme. Un projet que l’on veut réaliser sous un an de délai réduit bien évidemment sa dimension à la capacité que l’on aura de lever les fonds dans la durée contrainte.

LEVER des fonds… Toute la question est là. Nous passons notre temps à chercher les fonds pour réaliser les activités de notre programme. Mais nous ne le faisons QUE dans des logiques de GESTION DE LA DEPENSE …  

Et dans cette configuration, nous courrons comme des lapins éperdus après les collectes de fonds, de dons, de subvention qui vont nous permettre de réaliser ce que nous avons programmé  … ET NOUS RECOMMENCONS L’ANNEE SUIVANTE, dans une course effrénée à la couverture de notre découvert de budget et de trésorerie.

A la question mais où serait donc la solution, on répond évidemment par un laconique : c’est un truisme, il faut qu’on génère nos propres sources de revenus sans avoir à courir après les subventions pour survivre. Sans oublier que cette situation de sujétion permanente aux bailleurs étrangers est profondément humiliante et irritante.

Mais pour disposer de nos propres sources de revenus encore faut-il disposer d’une … fondation ??? d’un fonds de dotation ([i]) ??? … « Ah oui … mais c’est compliqué, très compliqué à faire sur le plan juridique, financier, règlementaire … Et il faut convaincre les uns et les autres (et en particulier nos compatriotes) de nous faire confiance. Il faut gagner notre crédibilité et notre légitimité pour espérer qu’on nous confie des sous » … Crédibilité et légitimité … Et on tourne en rond …

Ce n’est pourtant qu’une idée fausse. L’établissement du véhicule financier (i.e fonds de dotation, fondation, …)  avec ses contraintes financières, organisationnelles, réglementaires, juridiques ou fiscales n’est pas l’obstacle à surmonter. Il est INUTILE.

La question n’est qu’une question d’état d’esprit : si je décide d’affecter une partie des fonds que j’ai levés en réserves (en dotation et en trésorerie), ou si j’apprends à le faire je change de paradigme. Je ne suis plus dans la survie et l’urgence … Je peux me projeter dans le long terme. Je peux utiliser ces dotations pour en tirer un revenu. Et je peux permettre à mes interlocuteurs, donateurs et financeurs, désormais rassurés, de voir en moi non plus la cigale mais le gestionnaire avisé qui se préoccupe du développement de ses activités et non seulement de sa survie.

La crédibilité et la légitimité se gagnent en faisant rêver ([ii])  …Faire rêver c’est construire et proposer un futur et inspirer confiance …  on n’inspire pas(assez) confiance sur un court terme sans ambition …

Le cercle vicieux est là : le court-terme auquel nous contraint notre précarité nous empêche de développer la crédibilité et donc de gagner les moyens de sortir de cette précarité … Il va falloir pourtant en sortir. 

On ne nous aidera pas à en sortir de l’extérieur. Il est même possible que notre incapacité à évoluer arrange certains acteurs trop heureux de maintenir ces pouvoirs et ces monopoles et d’entretenir ces dépendances auxquelles nous confine notre manque d’ambition et notre difficulté à changer d’échelle.

Mais ce n’est là encore que question de fierté, d’envie, d’ambition, de volonté, de responsabilité… Et ce que l’on propose de faire ici à l’échelle d’une association peut s’envisager à l’échelle d’un pays.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – Nov 2020


[i]  j’en vois d’aucun qui vont sourire de me voir parler de « cigale » : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais » 😊

[ii] Et ne me parlez pas de faire rêver avec des Miami sur Pangalanes 🙂

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