Les Chroniques de Ragidro : Kéré en Androy, de la honte et de l’engagement

Posted on 7 octobre 2020

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Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – Octobre 2020
La confrontation à ces terribles images de famine dans le Grand Sud de Madagascar est un de ces moments où se réveillent ma mauvaise conscience et ma culpabilité. Ces images me sont insoutenables où je vois nos frères et nos sœurs perdre leur dignité et leur humanité même dans la plus horrible des misères et la faim. Je vis en honte mon incapacité à ne pouvoir protéger les plus faibles d’entre nous face à ces cataclysmes.

Et je consolerai provisoirement mon malaise d’un coup de transaction carte bleue. Ou lancerai un programme de soutien d’une organisation locale. Et puis  je rêverai un « plus jamais ça »… Et puis j’oublierai, noyé dans mon tourbillon de la vie… Je redonnerai attention à des choses « plus importantes et plus quotidiennes » avec l’extinction progressive du buzz entretenu un temps par les médias qui en auront fait leur UNE avant qu’ils ne considèrent que le bouton de fièvre de Trump est plus essentiel que la faim de millions de personnes.

Mais aujourd’hui viennent aussi la colère et l’indignation.  Parce que ce sentiment de honte évoqué, que devrait éprouver tout être humain, me semble-t-il normalement constitué, parait bien loin de ce que l’on perçoit de nos dirigeants.

S’ils vivaient, eux aussi, ce sentiment de honte prélude à un possible engagement responsable, la déclinaison du « plus jamais ça, plus jamais ces images de corps d’adultes et d’enfants décharnés » devrait s’instaurer en fonds de la définition de l’action politique et de l’action gouvernementale. On fait face au contraire à la faillite d’un Etat qui échoue encore une fois dans l’exécution de son premier rôle : la sécurité alimentaire, sociale et sanitaire de ses citoyens… Alors même que des fortunes se bâtissent sur fonds d’aides internationales.

Cela suffit, désormais. On n’en peut plus de cet habillage d’actions humanitaires. On n’en peut plus des images compassionnelles de ces enfants malnutris dans les mains d’un dirigeant qui les vêt complaisamment d’un tee-shirt du Programme Alimentaire Mondial…Constat violent de carence.

Dans la liste des situations d’urgences du Programme Alimentaire Mondial, on énumère : Nigéria, cause : conflits armés ;  RDC, cause : conflits armés ; Sahel, cause : conflits armés ; Sud Soudan, cause : conflits armés ; Syrie, cause : conflits armés ; Yemen, cause : conflits armés

A quel conflit devons-nous cette crise récurrente du Kéré et son million de personnes touchées dans le Grand Sud malgache ?

1928, 1930-1931, 1941-1944, 1956, 1980, 1982, 1989 -1990, 1991-1992, 2000-2004, 2009-2012, 2014-2015, 2016 … sont les années qui ont caractérisé des périodes de famine dramatiques. Les populations de l’Androy semblent n’avoir de fait connu que peu d’années de répit. Mais pourquoi diable ce problème n’a t il pu jamais être pris en charge de manière globale par les gouvernements successifs ? Pourquoi diable doit on se satisfaire de l’aide des organisations internationales et des programmes d’aide alimentaire pour poser un sparadrap sur une hémorragie ?

Alors oui, le Bureau National de Gestion des Risques et des Catastrophes (BNGRC), les ONGs de terrain, l’Office Régional de la Nutrition, le groupe SAMS (Sécurité Alimentaire et Moyens de Subsistances), soutenus par le Programme Alimentaire Mondial en particulier sont sur le coup en soutien urgent des populations … Mais …

Les stratégies mises en œuvre ne semblent être que des stratégies de réponse à l’urgence. On est dans le court terme et, encore une fois, dans l’humanitaire et la réaction. Il serait temps de fonder l’intervention des acteurs, la nôtre, acteurs de la société civile, comme celle de l’Etat, sur des logiques de résilience qui sauraient se préoccuper avant tout d’un :  « Et après la crise, on fait quoi pour ne plus revenir en crise ? ».

Selon l’Office national de la Nutrition (ONN) de Madagascar, organisme rattaché à la Primature qui a la charge de mettre en œuvre la Politique Nationale de Nutrition , 42% des enfants de 0 à 5 ans souffriraient de carence alimentaire chronique et de retards de croissance. 8% seraient état de malnutrition. Comment peut-on vivre avec cela, comment peut-on tolérer cela face au constat simultané de la gabegie généralisée ?

Oui, il existe de longue date des programmes de développement sur ces territoires. Oui, les difficultés économiques, géographiques, climatologiques, structurelles, infrastructurelles, géologiques, hydrologiques, culturelles, humaines même, sont immenses… Ici comme sur d’autres territoires de la Grande Ile… Mais on n’en peut plus de ces images qui reviennent régulièrement.

En février 2020, le chef de l’Etat malgache entendait vouloir être le champion toute catégorie dans le combat contre la sous- alimentation. Qu’est que ce serait à moins ? En février 2020 on disait tout faire pour lutter contre le Kéré et on déclarait « le temps de l’action est aujourd’hui venu ». 8 mois après, on décrit 1,4 million de personnes en insuffisance alimentaire, dont 850 000 dans un état grave à cause d’un déficit de pluie dû à El Nino. Ne pouvait-on pas l’anticiper ? Était-il vraiment plus urgent de bâtir des laboratoires pharmaceutiques pour produire un CVO à l’efficacité non prouvée ?

Mais encore une fois, il ne suffit pas de dénoncer et de nous indigner. Il va falloir qu’on arrive à agir SIGNIFICATIVEMENT de manière collective, et non pas de manière éparse à travers des micro-projets locaux, certes louables, mais qui sont autant de minuscules sparadraps sur l’hémorragie que vit le pays.

Il va bien falloir qu’on arrive à mobiliser de manière massive cette fameuse GASYPORA à la hauteur de son potentiel, de sa responsabilité et à la hauteur de ce que méritent le pays et nos compatriotes.

Pour autant nous avons ce devoir de dénoncer et de nous indigner des carences de gouvernance. Qu’on ne vienne pas nous dire « ne tirez pas sur l’ambulance, il fait ce qu’il peut ». Parce que je ne suis pas sûr qu’il fasse tout ce qu’il peut… Ni qu’il le fasse bien… Et cette capacité à vouloir monopoliser et s’approprier, à travers son ONG, tout ce qui traite de l’action humanitaire pour ce qui me semble ne relever que d’enjeux d’image me choque profondément.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule)
Octobre2010

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