Les Chroniques de Ragidro : #Artemisia #Covid Organics, la grande mystification

Posted on 3 mai 2020

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Les chroniques de Ragidro : #Artemisia #Artemisinine #Covid Organics

Image artemisia medoc

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule)

La longue guerre entre médecines traditionnelles et médecine n’est qu’une pseudo querelle entre, d’un côté,  LA Science et la rigueur de ses protocoles, en particulier ceux de LA Recherche pharmaceutique, et, de l’autre côté, l’empirisme des tradipraticiens corrélée à l’ingérable inconstance de la nature… Mais tout ça n’est affaire, on le sait, que de gros sous.  Quitte à distribuer des traitements curatifs à 200 000 000 (deux cents millions) de malades, vaut-il mieux vendre (ou les faire distribuer gratuitement par des Etats subventionnés qui achètent, ça revient au même) un paquet de poudre de plante séchée à 50 cts …  ou un comprimé à 5 €uros ?  « Ben oui, quoi … Il faut bien payer LA Recherche » … On n’a pas parlé de l’intérêt du public et de sa santé. Ce sont évidemment des variables d’ajustement.

Et puis il y a des fois où la distribution de traitements thérapeutiques issus de pratiques traditionnelles peut, elle aussi, relever de logiques de gros sous. Il suffit d’arriver à en faire une très belle opération de grande masse. Ce n’est qu’affaire d’opportunité, de marketing et de réactivité. Et quand en plus on arrive à en faire un coup politique… Bingo, disait l’autre.

L’histoire de Artemisia, plante qui rentre dans la composition du Covid Organics, produit miracle lancé pour par le gouvernement malgache pour éteindre la pandémie du Covid et sauver le monde, est une histoire intéressante à dérouler dans ce cadre politico-financier mais aussi dans celui de la géopolitique et l’économie des médicaments.

Il est, depuis des millénaires, un mortifère problème de santé qui pèse sur l’humanité : ce satané paludisme et son satané moustique, l’anophèle, vecteur de ce satané parasite, le plasmodium, a bien dû tuer, en 2000 ans, quelques mille millions de personnes.

Dès avant notre ère, des manuscrits faisaient état de l’utilisation par les tradipraticiens chinois de variétés d’Artemisia, joliment appelée qinghao, pour traiter des fièvres palustres, mais aussi quantité d’autres maladies … dont les hémorroïdes. Et la repousse des cheveux… 😊

La mise en avant de l’Artemisia à notre époque moderne s’inscrit dans le fil de la longue recherche de solutions dans la lutte contre la malaria. Le quinquina et son dérivé la quinine sont, jusqu’à la seconde Guerre Mondiale, le seul traitement moderne du paludisme[i]. Ils sont supplantés par la chloroquine (nivaquine), molécule de synthèse produite dans un contexte de conflit de monopoles avec les japonais en 36-40. La chloroquine est elle-même remise en question dans les années 70s en raison de l’apparition de mutations résistantes du parasite de la malaria.

La révolution culturelle chinoise de Mao, à cette époque, veut allier à la modernité la matière médicale chinoise ancestrale et ses remèdes et techniques les plus pertinents.  Le monde de la recherche chinoise redécouvre et se réapproprie alors sa pharmacopée. L’Artemisia trouve la faveur des laboratoires de recherche pour aboutir à un dérivé : l’artémisinine qui vaudra, plus tard, à la chercheuse Tu YouYou un prix Nobel de médecine pour l’avoir isolée en ouvrant ainsi une voie solide en termes de lutte contre la malaria.

Cela tombe bien, la guerre du Vietnam a un enjeu particulier : Hanoi doit surmonter la baisse d’efficacité des dérivés de la quinine et de la chloroquine qui décimait ses troupes. L’Artemisia et son dérivé isolé, l’artémisinine, ont peut-être fait perdre la guerre du Vietnam aux américains.

Après son développement dans les années 90s en Asie, l’Artemisia est introduite en Afrique et probablement à Madagascar en 1995 pour ses vertus antipaludiques[ii].

Quand l’OMS recommande officiellement de traiter la malaria sur la base de « traitements ACT » (Artemisinin-based Combinaison Therapies), la fluctuation des prix de l’artémisinine et, en 2004, une pénurie mondiale d’artémisinine va encourager les agriculteurs d’Asie (Chine, Vietnam) et d’Afrique à se lancer dans la culture d’Artemisia Annua.

C’est dans ce contexte que Bionexx s’installe judicieusement à Madagascar en 2005 pour lancer la production de l’Artemisia. Bionexx, qui emploie désormais quelques 440 salariés et achète l’Artemisia à, semble-t-il, 10 000 petits producteurs essaimés sur le territoire malagasy, la transforme en artémisinine que la société vend à l’export auprès de grands industriels pharmaceutiques.

Dans cet univers apparait, fondée par le Dr Lucile Cornet Vernet,  « La Maison de l’Artemisia » (nommée dans ce qui suit LMDA) ONG  qui déploie,  depuis 2014, plus de 80 Maisons de l’Artemisia (MDA) en Angola, Benin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo-Brazza, Cote D’ivoire, Gabon, Ghana, Guinee Conakry, Kenya, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Rd Congo …Artemisia maison artemisiaElle forme des paysans à la culture de l’Artemisia, avec pour credo : 405 000 morts du paludisme par an, 228 millions de malades, 3 milliards d’êtres humains menacés … Quand on a une plante aux pouvoirs curatifs avérés, qui ne coûte à produire que le travail des paysans à former … On doit tout faire pour en assurer la vulgarisation, parce qu’il est absolument et scandaleux et insupportable de voir encore aujourd’hui autant de gens mourir de cette satanée maladie, faute, paraît-il, de traitements et de moyens suffisants, alors qu’on a un sous la main un traitement efficient …

L’Artemisia naturelle semble, de manière avérée, constituer une solution essentielle, à très faible coût, en termes de lutte contre le paludisme. Cela ne doit pas nécessairement plaire à tous.

Quant au Covid, en fait l’application de l’Artemisia au traitement du coronavirus relève d’un syllogisme : « Les traitements antipaludéens ont une certaine efficacité contre le coronavirus, l’Artemisia est un antipaludéen, donc l’Artemisia peut avoir une certaine efficacité contre le coronavirus ». CQFD. Un docteur exilé de RDC, le Dr Jerome Munyangi, rattaché à l’origine à la  MDA de Lubile[iii], dit être à l’origine de protocoles de traitement du Covid à base d’Artemisia.

LMDA émet le 23 Mars un « Appel à projets lutte COVID-19 : prévenir et atténuer l’épidémie avec l’Artemisia Annua ». Il s’agit de lancer des études cliniques au protocole détaillé pour valider en 14 jours un traitement PREVENTIF à base d’Artemisia. L’impact de cette « étude clinique permettrait d’apporter dans les plus brefs délais une solution de prévention et de venir en aide au personnel soignant. Etant donnée l’imminence du pic de contamination, il est vital d’être très efficace dans la lutte contre le COVID-19 ».

Probablement inquiète, comme tout un chacun, d’un cataclysme sanitaire COVID annoncé en Afrique, mais y voyant probablement aussi l’opportunité de promouvoir sa plante, Lucile Cornet Vernet transmet le 24 Mars cet appel à projet vers plusieurs chefs d’Etats Africains … dont le Président de la République Malagasy. Cet appel à projet, extrêmement détaillé et produit par cinq polytechniciens, précise :

Capture 1 Appel Projet Artemisia Covid

Avec 1 000 tonnes d’Artemisia annua recensées disponibles à Madagascar, si elles sont avérées, il y a de quoi éveiller immédiatement l’intérêt de dirigeants vigilants : la perspective d’un coup à faire à la fois financier, économique, politique et même géopolitique   ne méritait pas moins.

Capture 2 Appel Projet Artemisia Covid

Sur des protocoles de 7 jours à 10 grammes par jour, rendu France, le coût du traitement aurait été de  3,50€ par personne. Ce qui nous donnerait la simulation suivante (*) :

tableau BP Covid Organics

 (*) données moyennes projetées par l’auteur sur la base de recherches documentaires.

Il y avait effectivement de quoi battre le rappel et réveiller le ban et l’arrière ban :  Bionexx pour le stock, Imra pour la caution scientifique et la préparation, Vidzar pour le packaging … et d’autres …

Mais la condition de validité de ce modèle est bien : il faut que ça touche toute la population… Et si on arrive à faire adopter le produit au-delà des frontières, ce n’est plus un jackpot, c’est tout le casino qu’on emmène.

On ne peut qu’applaudir « l’efficacité » de l’opération :

J0               – 24 Mars – La Lettre Appel à Projet de Lucile Cornet Vernet parvient au gouvernement

+ 15 jours – 08 Avril – Andry Rajoelina annonce la découverte d’un traitement

+ 12 jours – 20 Avril – Lancement du produit et de la campagne

Belle efficacité : en 27 jours[iv], inventer un produit, lancer une pré-production, négocier les prix, « lancer un protocole de tests cliniques », monter la logistique pour récupérer lMinSan Protocole Hydroxynees stocks, lancer la fabrication d’une boisson et de poudres mélangées, (sans attendre la fin du protocole pour valider les posologies), collecter les stocks, lancer la fabrication, le packaging et la distribution … En étayant tout ça d’une opération marketing qui n’a pas eu peur d’énoncer des contre-vérités.… Dieu fasse que cette belle efficacité puisse s’appliquer sur des logiques de développement et de sortie de crise économique.

Ce n’est pas très éthique ? Mais c’est un joli coup commercial et politique. Lucile Cornet Vernet et ses équipes font peut-être grise mine d’avoir été manipulées et qu’on n’ait pas rendu justice à leur travail. Ils feront certainement contre mauvaise fortune bon cœur : les malgaches seront soignés et le buzz profitera peut-être à la cause de la plante et aux malades du paludisme au-delà d’un Covid dont la contagiosité ne semble pas être celle que l’on craignait[v].

Il ne faut non plus être surpris, en RDC, pays où des paysans produisent de l’Artemisia,  de voir le président Felix Tshisekedi, après qu’il ait congratulé son homologue Andry Rajoelina, rappeler Jerôme Munyangi le chercheur congolais qui, menacé dans son pays, avait dû chercher refuge politique en France il y a peu. Ce médecin, inventeur présumé de la formule du Covid Organics, ironise d’ailleurs en disant n’avoir fourni que la partie la moins riche de son protocole aux autorités malgaches.

On peut croire à la réalité thérapeutique des traitements à base d’Artemisia annua ou afra contre le Coronavirus. On peut avoir envie d’y croire.

Mais on aurait aimé plus de vigilance, dans ce qui relève d’un problème de santé publique. Distribuer en grande masse ce produit, pourquoi pas dans l’absolu ? Mais dans l’opacité qui entoure le CVO, avec ses posologies approximatives qui ne peuvent,  faute de protocole scientifique, s’appliquer à tous, avec ses problèmes d’interactions non documentés, avec ses effets secondaires non documentés, faute là encore de protocoles de tests aboutis a minima, il est possible que la distribution massive du produit ait des effets pervers … massifs … Il serait regrettable que la distribution du Covid Organics fasse plus de dégâts visibles que la pandémie elle-même[vi].

On aurait juste aimé, quand il s’agit de la survie des plus démunis, trouver un peu plus de sérieux, de rigueur organisationnelle et scientifique, de responsabilité, de transparence, de respect des gens … Et pas seulement la preuve de capacités d’improvisation, de communication …On aurait juste aimé ne pas avoir en tête le désagréable sentiment qu’il n’y a là encore qu’affaire de manipulation politique des populations et des opinions qui surfent sur des nationalismes ou des africanismes primaires … On aurait juste aimé ne pas avoir en tête le désagréable sentiment qu’il n’y a là encore qu’affaire gros sous…

Et que dire face à ce cirque quand on constate que le paludisme « a affecté un million seize mille trois cent vingt-sept (1 016 327) personnes, à Madagascar, dont six cent cinquante-sept (657) ont péri. » … Dont on ne dit rien… Alors même qu’on aurait sous la main un traitement.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 02 Mai 2020.

Sources principales

Appel à projets lutte COVID-19 :prévenir et atténuer l’épidémie avec l’Artemisia annua, ONG La Maison de l’Artémisia, Côme de Cossé Brissac (X2016), Louis Nordmann (X2016),Malo Rollin (X2016), Nathanaël Saison, Matthieu Sattler (X2016),23 Mars 2020,
https://inter-culturel.net/?page=pdf&id_document=14

Advocacy for the implementation of clinical trials of Artemisia herbal tea in the fight against Covid19 in Rwanda
https://inter-culturel.net/?page=pdf&id_document=7

L’artémisinine Embleme Du Meilleur Des Mondes De La Biologie De Synthese
https://sciencescitoyennes.org/wp-content/uploads/2013/10/Fiche_FSC_Art%C3%A9misinine.pdf

L’ artémisinine Et Ses Derives : Apports  De  La Medecine Traditionnelle Chinoise Dans La Lutte Contre Le Paludisme Chimioresistant Et Perspectives Contemporaines
https://hal.univ-lorraine.fr/hal-01732167/document

Coronavirus Covid-19. Hydroxychloroquine: miracle pascal 2020 pour le peuple malagasy
https://www.madagate.org/madagascar-informations-politiques/a-la-unhttps://www.parismatch.com/Actu/Sante/Artemisia-et-paludisme-la-sante-entre-les-mains-des-Africains-1577250e/7487-coronavirus-covid-19-hydroxychloroquine-miracle-pascal-2020-pour-le-peuple-malagasy.html

[i] Ironie de l’histoire, sans la découverte de la quinine, la colonisation de l’Afrique et de l’Asie, pays des fièvres et tombeaux de l’homme blanc n’aurait peut-être pas été.

[ii] il est à noter qu’il reste à prouver que la plante soit cataloguable au registre des plantes endémiques malgaches et de la pharmacopée ancestrale.  

[iii] https://www.parismatch.com/Actu/Sante/Artemisia-et-paludisme-la-sante-entre-les-mains-des-Africains-1577250

[iv] Le 24 Mars, le Ministère malagasy de la santé publique définissait encore un protocole de traitement du Covid-19 basé sur l’hydroxychloroquine + azithromycine. Le ministre Ahmad Ahmad perd toute visibilité.

Notes

[v] https://madagoravox.wordpress.com/2020/04/25/chroniques-de-ragidro-raobelix-sy-rasoartemisia/

[vi] Ibid

 

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