Les Chroniques de Ragidro : RaObelix sy RasoArtemisia…

Posted on 25 avril 2020

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par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule)
25/04/2020

Alors que les infrastructures de santé des pays les plus développés ont été mises en échec et submergées par le développement de la pandémie mondiale de Covid-19, l’Afrique, avec son apparente fragilité, semble jusqu’à présent moins touchée. Il y a là sujet à interrogation. Il y a  dix jours de cela, en réunion de CA avec mes amis africains, évoquant ce que j’appelais une anomalie, je me suis vu voué aux gémonies.  Dix jours après, ils devaient eux-mêmes reconnaître leur perplexité prudente.

La comparaison entre ces deux cartes qui caractérisent les incidences respectives du paludisme et du covid dans le monde a alimenté les débats. Là où il y a de la malaria, il y a moins de COVID.  Mais le débat, dévié, n’a ici trop souvent (et malheureusement) porté que sur le sujet de l’efficacité du traitement à  la chloroquine (de l’inévitable  Dr Raoult). Argument «  c’est parce que les populations sensibles à la malaria  sont majoritairement sous chloroquine (de l’inévitable docteur Raoult), qu’elles sont protégées. Donc la chloroquine est efficace. CQFD ». Argument que se sont évidemment empressés de démolir les détracteurs de la thèse.

La faiblesse du phénomène pandémique en Afrique attire l’attention des équipes de chercheurs et scientifiques désespérément en quête de compréhension d’une maladie complexe, de traitements et de vaccins. La réponse à cette énigme ouvrira peut-être des voies riches en termes de recherche scientifique et thérapeutique élargie, mais jusque-là le phénomène ne voit que floraison d’hypothétiques explications plus ou moins étayées, plus ou moins légitimes  :

  • Les données sont manipulées par les pouvoirs en place qui veulent masquer leur incompétence et leur incurie en termes de systèmes de santé,
  • La faiblesse des capacités de test et donc de détection fausse la pertinence des données et leur comparaison,
  • Les mouvements en Entrée & Sorties, reflétés par les échanges aériens étant bien moins denses sur nos territoires, la propagation du virus en est moins favorisée.carte RaoBelix 3
  • La démographie et la pyramide des âges plus favorables caractériseraient une population plus jeune, de fait moins sensible (60% de la population du continent a moins de 25 ans),
  • Le cadre d’évolution plus aseptisé occidental fragiliserait les systèmes immunitaires des habitants des pays développés (le vazaha, c’est connu, est fragile quand il quitte son territoire 😊 ),
  • La population à la densité plus faible en Afrique serait moins menacée par cette propagation favorisée par l’interaction et la promiscuité 😊,
  • On évalue une corrélation inversée entre l’incidence de la tuberculose (TB) et du Covid Covid-19. L’Italie, comme les États-Unis, qui n’a pas mis en place de politique de vaccination universelle contre la tuberculose a été bien plus durement touchée que Madagascar.

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  • La propension des africains à la discipline 😊, leur bon comportement communautaire 😊 et leur familiarisation avec les épisodes épidémiques (peste, Ebola,…) auraient rendu les gens plus sensibles aux comportements de prévention, plus respectueux du confinement et des gestes barrière 😊,
  • Il existerait des capacités immunitaires particulières contre le virus de la part de populations confrontées de manière régulière à des épisodes épidémiques. L’analyse de la structure des protéines clés des virus de la rougeole, par exemple, a montré qu’il existe une similitude inattendue avec certaines protéines du SRAS-CoV-2. La récente épidémie de rougeole aurait consolidé les capacités immunitaires de la population malgache contre le virus du COVID,
  • Des variations génétiques et des mutations du virus lui-même réduiraient sa viralité vis-à-vis de certains groupes de populations,
  • Des contextes climatiques (ensoleillement, température, faible humidité) seraient des facteurs de moindre propagation de la pandémie …

Etc… etc … Les observations ci-dessus restent avant tout des sujets de débat car les hypothèses de recherche n’en sont souvent qu’au stade préliminaire. Il ne s’agit donc jusque-là que de spéculations. Aucun de ces arguments ne peut constituer en soi une réponse générale à la question : pourquoi le continent africain, le sous-continent indien ou le sous-continent du sud est asiatique, tout comme l’Amérique du Sud sont-ils statistiquement moins touchés ?

Ces réponses sont toutes sujettes à contradiction immédiate. Et à moins de le réduire à l’expression d’une volonté divine de punir les riches, réponse bien tentante pour certains, le champ d’hypothèses reste extrêmement vaste. Il est probable que l’on voie encore fleurir des explications, certaines plus vaines les unes que les autres.

Il est pourtant essentiel que ce champ soit pleinement et scientifiquement exploré. La communication précipitée, comme d’habitude («Vite, vite, on a un coup médiatique à faire ») a décrédibilisé le potentiel du traitement en question. Quand un dirigeant déclare au monde « Nous avons prouvé que le produit était efficace : nous avons guéri deux malades », on a l’impression que le fantôme de l’éminent schTRUMPfissime a frappé a Madagascar. Crédibilité proche du néant. Crédibilité de la démarche passée au-dessous de zéro. Un minimum de rigueur … et de respect des citoyens, du monde de la vraie recherche, des acteurs internationaux aurait été souhaitable.

L’énorme reproche à faire au tapage médiatique actuel à Madagascar autour du CV Organics[1], c’est que le bruit assourdissant fait autour de cette tisane et de ces effets « miraculeux » annihile toute réflexion et stratégie autour de questions essentielles : Comment consolider notre système de santé ? Comment affirmer nos capacités de recherche ? On aura peut-être bénéficié d’un miracle une fois (ou tout au moins d’un concours de circonstances favorables), mais comment fera-t-on la prochaine fois ?

On peut se réjouir de la faiblesse de la pandémie à Madagascar. On ne doit pas s’en satisfaire. Et on ne doit ni baisser la garde, ni s’abstraire d’une vraie réflexion de fond sur la consolidation de nos systèmes sociaux toujours aussi mal financés et de nos infrastructures de santé toujours aussi dépourvues de moyens. Et on ne doit pas se dispenser de la nécessaire réflexion et du travail sur la consolidation d’une gouvernance et d’un développement inclusif sur l’après crise sanitaire.

Cette crise pourrait offrir l’opportunité de la construction d’une vraie stratégie et d’un agenda de résilience d’après crise. Il est désolant qu’on réduise la vision d’un futur système de santé à la distribution de tisanes. Il est désolant que l’on fasse, où que ce soit, de la récupération politique (de la part du pouvoir comme de l’opposition) de questions de santé publique et de survie des populations les plus faibles.

On ne peut donc surtout pas se satisfaire de cette pensée magique qui énonce « nous avons trouvé la solution au problème pour sauver le monde » alors qu’on le constate, la faiblesse de la propagation n’est pas un phénomène circonscrit à la Grande Ile.  On risque donc de se satisfaire de pseudo succès qui remettraient en question les efforts à faire en termes d’éducation citoyenne, de sensibilisation aux changements de comportements, d’infrastructures, de moyens, de ressources, de formation, de recherche, bref … de développement.

Ce bruit politique et médiatique est peut-être délibéré.  Si les malgaches sont tous des RaObelix tombés dans la marmite d’une potion d’immunité de leur RasoArtemisia chérie, c’est un bien joli coup politique que de raconter urbi et orbi : « j’ai sauvé le peuple malgache ET le monde grâce à un médicament que nous avons découvert et que nous avons distribué gratuitement »

Il ne faudrait pas que ce coup politico-médiatique masque trop longtemps les réalités et les besoins du pays. Et il ne faut surtout pas oublier qu’il faut qu’on retrousse nos manches pour surmonter la crise économique qui se profile. Celle-là, on ne la contiendra pas à coups de bouteilles de tisane.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana Pitchboule)
25 Avril 2020

[1]  Il faut cesser de dire CVO :  dans le champ de la drépanocytose ce terme  se traduit Crise Vaso Occlusive, manifestation la plus violente et la plus douloureuse d’une maladie redoutable. Certains malades et leurs familles croient que la boisson soignera leur maladie.

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