Les bulletins de Ratsikivy : chronique d’un retour au pays et du Forum de la Diaspora (Oct 2017)

Posted on 30 octobre 2017

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par Lalatiana Pitch Boule (Patrick Rakotomalala) – 30/10/2017

Après trois longues années sans être retourné au pays, un séjour bref d’une semaine pour le Forum de la Diaspora où j’ai :

Rencontré … des optimistes forcenés qui ne lâcheraient pour aucun occident idéalisé leur épanouissement sur leur projet de développement … Et me suis mesuré à de pragmatiques et cyniques « opportunistes » et à de sombres pessimistes, épuisés qui se demandent quand, après y avoir longtemps cru, ils se décideront eux (aussi ?) à partir … Mais j’ai aussi croisé des gens F.A.B.U.L.E.U.X qui m’ont offert un véritable parcours initiatique…

Ressenti … la lourde prégnance du sentiment d’insécurité … dans une ville morte à 21:00, dont les réverbères se sont depuis bien longtemps éteints. Sentiment d’insécurité pesant sur les individus … et sur des opérateurs qui ont survécu aux aléasarmes_0 administratifs et aux problèmes d’infrastructures. Les acteurs économiques indo-pakistanais se réfugient à Maurice (plus de 9000 sur 25 000 semble-t-il) épuisés du sport national à la conclusion de plus en plus souvent dramatique : le rapt et la rançon de Karana … Des inconséquents diront « bon débarras » … Ceux-là iront convaincre les opérateurs étrangers de venir investir dans le pays … Mais baaaah … « On n’a pas besoin d’investissements extérieurs. C’est bien connu » … Je parle ici au deuxième degré, vous l’aurez compris.

Vécu une épidémie de peste … réelle (les internes d’HJRA ont mené grève face à la UNCT-MG-AffichePeste3-2016contamination d’une trentaine de leurs collègues). Un quotidien en apparence peu ou prou transformé avec un très faible nombre de porteurs de masques, y compris dans les bus, lieux à forte probabilité de contaminations (en avaient-ils les moyens ?) … Mais cette cochonnerie d’infection, qui a eu des impacts économiques dramatiques (plus de 30% d’annulation de réservations selon les professionnels de l’hôtellerie), a aussi, de manière tout autant dramatique,  lourdement plombé le climat et désorienté les gens : reports de rentrées scolaires chez les uns … rentrées scolaires maintenues chez d’autres … annulations de certains regroupements (concerts, réunions sportives) et confirmations d’autres regroupements (concerts, réunions sportives… et cultes) … dont notre forum de la diaspora … Et au bout du compte, encore une fois, le peuple assimile et se résigne à ce nouveau risque, mortel celui-là. Cette nouvelle violence symbolique ouvre la voie à toutes les suppositions : « c’est encore un coup pour récupérer de l’argent de l’extérieur !!! » … Si celle-ci s’avérait, ce que je ne crois pas, ce serait bien criminel … A priori les choses ont l’air de se tasser…  Mais c’est à pleurer.

Analysé … ce qui me troublait l’esprit depuis deux jours : je ne ressentais plus cette bienveillance spontanée des gens dans la vie courante. Ce sont désormais des sourires que l’on a du mal à arracher, des regards qu’on ne croise plus, des dos qui se tournent, digdes gens qui vous contemplent sans vous voir … On n’en est pas à l’agressivité, mais quelque chose m’a semblé brisé à Tana … J’ai craint un moment avoir changé moi-même en termes de capacité d’attention et de disponibilité à l’autre.  Et je me suis souvenu avoir ressenti le même malaise à Belgrade après les bombardements de 1999: le traumatisme et la colère éloignait et éteignait les gens. La peste avec son lot de psychose, de peur et d’humiliation écrase de la même manière les individus, venant rajouter une couche au mille-feuille de  la violence de la précarité, de l’inflation, de l’insécurité et de la délinquance. La situation est lourde me dit-on … des gens du crû me décrivent la fragilité des classes populaires en milieu urbain tananarivien :  400 000 ar de revenus [114€] dans un ménage de trois enfants à 2 salaires  ouvriers de zone franche; avec 340 000 ar de charges quasiment fixes qui couvrent les besoins essentiels  (loyer sur 1 pièce sommaire , transport, 60 000 ar de riz, autres aliments avec un repas de viande par mois, écolage de deux des enfants, eau, énergie, électricité), il reste 60 000 ar (16€) hors postes  santé, habillement ou fournitures scolaires … le moindre problème médical ou  événement familial fout par terre ce budget au matelas de sécurité proche du négatif et donc de l’endettement … On ne va pas exiger des gens qu’ils nous fassent des sourires. On ne va pas être surpris des ruptures d’une société confrontée à de telles inégalités. On pourra interpeller les dirigeants successifs de n’avoir pas fait ce qu’il fallait pour préserver leur peuple de cette violence … et pour ne pas tuer son sourire  …

 

Eté sorti (peut-être) de ma naïveté… et d’une ignorance (je l’espère) et de ma paresse quant à une lecture de la réalité des circuits informels et de leurs chaines de valeur que l’on m’offre à travers la parabole du charretier à bras …Vous savez, celui qui bouche la circulation alors qu’on est pressé dans notre rutilant 4X4 V6 …  C’est l’histoire d’un charretier avec ses deux copains qui a négocié la location  de sa charrette à bras à un propriétaire pour vendre à un commanditaire grossiste un service de livraison d’un lot digde sacs de cannettes d’alu vides lesquels sacs sont achetés par un grossiste à des collecteurs avant d’être revendus à un intermédiaire qui reprendra sa marge lors de la cession aux artisans ferblantiers d’un village du moyen ouest qui confieront leur production à des distributeurs  grossistes puis détaillants … la prochaine fois que j’offrirai une miniature de 2CV en fer blanc, j’aurai une pensée respectueuse pour le charretier à bras et tous ces « petits » acteurs de cette chaîne de valeur qui se seront battus pour ramener les 5000 ariary quotidiens de leur survie … Respect !

Mais on ne fera rien pour le pays si on n’a pas saisi ces réalités.

Eté confronté…, lors d’une rencontre fortuite avec un technicien, à l’absurdité des politiques de développement et d‘équipement menées depuis 60 ans … Les projets hydroélectriques et les potentiels énergétiques sont identifiés depuis plus de 50 ans. Régulièrement et coûteusement réactualisés par des programmes d’expertise internationaux, et jamais engagés. Et certains projets de retenue d’eau et d’irrigation et de production électrique auraient pu être réalisés il y a bien longtemps. Un longtemps où les territoires de ces bassins versants n’étaient que peu ou prou occupés. Repoussés sur des curieuses logiques de priorisation de financements ou de rivalités politiques (hé ho ! T’auras pas ton barrage avant le mien ; Et toi, t’auras pas ton barrage pour te faire la pub d’une inauguration). Et désormais, de nouvelles coûteuses études techniques et d’environnement concluront qu’au vu de la démographie locale, de l’extension des populations et des surfaces agricoles qui exigent désormais des déplacement de population douloureux si ce n’est impossibles à gérer, le projet sera cinq fois plus onéreux… Qui a jamais eu le courage de dire (comprendre ?) que ce qui n’est pas engagé aujourd’hui coûtera beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup plus cher demain … Procrastination inconséquente et irresponsable de pouvoirs successifs criminels … Arrêtez de perdre du temps, svp … Et cette évidence désespérante qui saisit : à repousser la résolution des urgences et des besoins on tombe dans des trappes de pauvreté dont il est de plus en plus difficile (et coûteux) de se sortir. C’est une course  contre la montre qu’il faut engager quand se dessine un futur proche avec 50 millions d’habitants sur la Grande Ile … Et pendant ce temps, certains se préoccupent de leurs 4X4 … d’aujourd’hui … Et de demain… pffff …

Eprouvé une vraie perplexité … à la sortie d’une série d’entretiens avec des acteurs. Entretiens où on a entendu  alternativement :  « Il y a de l’argent ; il n’y a pas d’argent ; il y a des entrepreneurs et des projets, mais il n’y a pas de compétences ; il n’y a pas de projets et il n’y a pas d’entrepreneurs mais il y a des compétences … Il faut partir parce qu’il n’y a plus rien à voir … Il faut rester parce qu’il y a tout à faire … ». C’est un peu embêtant quand on vient pour évaluer l’intérêt et la viabilité d’un nouveau projet de fonds d’investissement. Et on se rend compte ici que ce dont le pays manque de manière essentielle, n’est pas tant de compétences mais de confiance. Confiance en soi, confiance en l’autre. Parce qu’on ne sait plus faire face à un futur où le mot « mieux » n’a plus sa place … Et on reste alors à des images d’un passé perdu et de valeurs que l’on croit pouvoir faire renaître d’une simple incantation. « La solution c’est le fihavanana ». Mais le fihavanana n’est plus un moyen … Ce pourrait être un résultat… A condition de ne plus se réfugier derrière. Alors on rêve de solutions miracles … Ou mieux, on rêve d’un nouveau messie faiseur de miracles.

Et quant à ce projet de fonds dédié aux moyennes PME …  il en faudra plus pour nous en dissuader. Même pas mal…Même pas peur 😊

Apprécié largement … la très bonne tenue du Forum de la Diaspora. D’aucun nous reprocheront d’y être allés, d’avoir servi une opération de communication et de propagande du HVM et du gouvernement. Bien évidemment, personne n’est dupe … C’était évidemment aussi une opération de communication… Oui, certains acteurs

diasporiques étaient bien là avec des arrières pensées politiques… Mais baah… Parce qu’au bout du compte, sur le fonds, ce Forum, au delà de la richesse de la majorité des sujets et intervenants, nous a offert à mon sens, une chose essentielle : on a eu ici LA première initiative qu’ait jamais menée l’Etat malgache pour valoriser et honorer SA diaspora de manière inclusive. Je ne vais pas bouder mon plaisir de voir un début de satisfaction à mon souhait de reconnaissance de notre diaspora, au prétexte que ce soit un gouvernement HVM qui l’ait organisée. Il y aura désormais un « avant » le Forum de 2017 et un « après » le Forum de 2017.

Parce que du plaisir, il y en a eu… dans la rencontre entre des acteurs locaux, acteurs économiques et financiers privés et publics, administratifs et techniques  avec des acteurs diasporiques venus de France, du Royaume Uni, d’Allemagne, du Cameroun, de la Réunion, d’Afrique du Sud, du Cambodge, du Canada, de Hong Kong, des USA  … entrepreneurs, ONGs, associations ou simplement amoureux de leur pays… Comment pouvait-on se priver d’échanges aussi riches? Comment pouvait-on ne pas vouloir apporter sa brique à cette richesse ? Si beaucoup ne pouvaient malheureusement pas s’offrir le voyage, il en est d’autres qui auraient pu le faire et qui s’en sont délibérément privés… tssss …

L’équilibre était là avec une cinquantaine d’intervenants, pour moitié issus de la diaspora de l’étranger et pour moitié entrepreneurs, experts, financeurs et structures d’appui locales, techniciens de l’ADMINISTRATION. Mine d’or en termes d’information. Oui, on a eu droit à des discours … Mais il faudra apprendre un jour à arrêter de jeter le bébé avec l’eau du bain comme on le fait depuis 60 ans à chaque convulsion politique … Bref … [i] Et ce sont ceux-là même (les jeteurs de bébés) qui vont venir invoquer Demokrasia, Fitiavana et Fihavanana, tellement convaincus de l’unicité de leur vérité qu’ils peuvent se passer d’échanges et de partages …’Porte quoi !

Je me suis pour ma part offert de très jolies rencontres avec des perspectives de projet … et mon portefeuille s’est largement garni … de cartes de visites pour mon réseau.

Le Forum de la Diaspora a été un très joli égrégore … Moins fort que celui de Zama, (probablement parce que un peu contaminé à la marge par des enjeux politiques, donc moins généreux) , mais égrégore il y avait véritablement … Parce qu’il y avait tout de même chez beaucoup cet élan sincère d’amour pour le pays.

Eté impressionné … par une extraordinaire rencontre avec un géant : Dieudonné de DonnéVie :  universitaire à la base, il crée, avec sa femme Violette, une entreprise sociale et solidaire de ferronnerie. Fixe une identité artistique, et vend la production (ces baobabs métalliques que tout le monde connait) de l’entreprise sur le marché local mais

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Dieudonné et Ricky Olombelo

il va jusqu’à l’international. Il « recrute » comme salariés les plus défavorisés : femmes seules, handicapés, trisomiques, vieillards abandonnés… Leur apprend l’art de la ferronnerie ou de la permaculture. Emploie deux cent cinquante ouvriers, paysans, éducateurs et a fixé plusieurs centaines de familles… Créée une garderie, une école primaire, un collège et désormais un lycée technique et artistique … Produit, en permaculture et agroécologie et économie circulaire avec de la pisciculture, 80% des besoins alimentaires de la communauté… Tout en expérimentant des techniques, des souches, en sélectionnant ses propres semences … Tout en réinventant etremettant au gout du jour des techniques traditionnelles…Tout en travaillant en création artistique et innovation … J’avais adoré Songhai au Bénin … Pour découvrir qu’ « on a les mêmes à la maison ! »…On a même mieux … En plus créatif  …Dieudonné est un extraordinaire modèle devant lequel je me suis senti tout petit. Et en prime, il nous a présenté à Ricky Olombelo, lequel est un autre grand monsieur par l’âme et par l’esprit … Que dieu me permette d’être leur ami…

Adoré … toutes ces rencontres et ces échanges que j’ai eus avec les uns et les autres… Ils m’ont en partie dessillé les yeux et permis de tracer de nouveaux projets. J’ai adoré me faire de nouveaux amis. J’ai aimé rallier des gens qui s’opposaient à certaines visions. J’ai aimé démolir certains préjugés et imaginer développer de nouvelles synergies et dynamiques …  Et j’aime l’idée d’y retourner bientôt.

Bien à vous tous…

Lalatiana Pitch Boule (Patrick Rakotomalala)

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