Les dialogues de Ratsikivy et de Rafanantenana : Génération gasY … Comme une étincelle d’espoir…

Posted on 22 août 2017

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Rafanantenana : As-tu remarqué Ratsikivy qu’il émerge à Madagascar ce que j’appelle un phénomène de convergence, dans un contexte qui pourtant nous semble bien chaotique. Si converger signifie « tendre vers un même point », qu’est-ce qui tend vers quoi, me diras-tu ? Eh bien, on assiste, à mon avis, à une conjonction de plaidoyers et de mobilisations, de discours et d’initiatives novateurs. Ce phénomène paraît paradoxal dans un contexte de crise profonde et de défiance généralisée des Malgaches vis-à-vis de leurs institutions et de leurs élites… voire de défiance entre eux-mêmes. Mais un discours s’installe pour une prise de responsabilité individuelle, qui peut servir de socle à une nouvelle responsabilité collective et à un retour à la confiance. Mieux encore, ce discours ne s’arrête plus au stade du vœu pieux et de l’incantation : il se concrétise en de véritables mobilisations et actions.

Ratsikivy : Ah … je vois … Il y a bien un parfum particulier dans l’atmosphère. Tu connais la mémétique ? La théorie du mème (avec un accent grave et non circonflexe) de Dawkins qui théorise les phénomènes d’adhésion « génétique » à des mouvements culturels, idéologiques… De ces phénomènes qui font le « il y a quelque chose dans l’air du temps » … Ou qui font que deux chercheurs inventent la même découverte au même moment de manière complètement décorrélée. Pour aller encore dans ton sens, je pense que la « réussite » et le succès de l’événement Zama, par exemple, relèvent non pas seulement de l’engagement total d’une personne ou d’un groupe, mais relèvent bien de ce vent positif, de ce souffle optimiste, de ce « mème » d’espérance qui porte en filigrane le message « il est grand temps de sortir de l’inaction, de la victimisation et de reprendre notre destinée en main … ». Zama a peut être, dans ce sens, éveillé un écho chez les gens.

Rafanantenana : C’est exactement ça. Beaucoup commencent à comprendre que ce ne sont ni les réussites individuelles ni la simple indignation épisodique, bien que partagée, qui remédieront au délabrement de l’Ile.  De vrais engagements individuels sont nécessaires pour espérer recréer un collectif. Cette prise de conscience et cette énergie qui sont en train de s’affirmer constituent une vraie force pour le pays.

Ratsikivy : J’aime bien ce que tu dis.  On a tendance à la lecture de la situation à Madagascar à ne regarder que le verre à moitié vide ou … aux trois quarts vides … D’aucuns disent avec raison « l’État est plus déliquescent qu’il ne l’a jamais été. Les indicateurs sociaux sont au plus bas. La corruption, l’insécurité et l’incivisme sont, eux, au plus haut à des niveaux dont il paraît herculéen de les faire redescendre. Qu’aurait-on donc comme raisons d’espérer ? » Et c’est là que ton idée de convergence m’intéresse. Des signes positifs sont peut-être bien là, comme les confluents d’une même rivière … des frémissements d’un truc fragile en train de naître, mais qui peut construire autre chose : une envie de faire, une ambition, des gens qui se remettent à croire à un collectif … On a là quelque chose d’éminemment porteur d’espérance.

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Et on peut trouver d’autres sources d’espérance quand des chercheurs en économie politique (*) énoncent que le pays peut encore s’appuyer sur trois points forts, toutes choses étant abordées sous l’angle scientifique et abstraction faîte de la noirceur de l’actualité. Ils citent d’abord l’aversion du malgache pour la violence ; puis les capacités opérationnelles des institutions formelles dont témoigne, malgré tout, la transition économique qui voit arriver cette classe d’entrepreneurs dont on parle ; et enfin l’expression des aspirations démocratiques de la population… Je vois déjà hurler les « réalistes » : mais où donc vont-ils chercher ça ? … Mais pour reconstruire l’espoir, les initiatives concrètes sont indispensables, en faisant abstraction des sombres constats immédiats que nous offre le quotidien … Tout en cherchant à faire ressortir les éléments positifs caractéristiques de longs termes.  

Rafanantenana : On peut dans ce même sens observer les fortes mobilisations du secteur privé malgache, les grandes entreprises tout comme les TPE & PME, et l’engagement, me semble-t-il, massif de la jeunesse malgache pour ce qui relève des solidarités.

Ratsikivy : Wep … Les mouvements tels que « WakeUp Madagascar » ou « Ino Maresaka Tamatave »,relèvent  de la même dynamique et de mobilisations similaires.  Ces jeunes, ils veulent s’exprimer. Ils disent leur ras-le-bol. Ils disent aussi : « nous sommes capables, collectivement, de prendre des initiatives » … On change de modalités d’expression. Celle-là est de plus en plus autonome et durable.

Rafanantenana :  Absolument. Regardons aussi le mouvement pour la promotion de l’Entrepreneuriat Social et Solidaire, l’engouement pour les événements de type « StartUps WeekEnds », les concours et les récompenses de jeunes entrepreneurs gasy qui fleurissent çà et là, mais aussi les organisations qui travaillent sur le terrain pour le développement de filières et de clusters de toutes sortes à Madagascar… Le monde académique n’est pas non plus en reste avec des universitaires qui développent sur le terrain de la recherche-action autour du développement territorial, du développement durable, des dynamiques locales, etc. L’artistique avec des peintres, des plasticiens, des musiciens tels qu’on les a vus à Zama ne sont pas à la traîne. On ressent l’engagement, la prise de position et l’envie de s’exprimer davantage à travers ces oeuvres.

Ratsikivy : Le cinéma en est une autre expression. Le très beau film Ady Gasy de Lova Nantenaina, qui décrit les capacités de résilience du peuple malgache et de « ses héros du quotidien », est lui-même une illustration de cette capacité de résilience et de ces capacités de création et d’innovation collectives. Ce mouvement et sa dynamique semblent d’ailleurs faire abstraction tout autant des difficultés du quotidien que des gesticulations politiciennes et du chaos politique ambiant … Flotte dans l’air un parfum de « même pas peur » qui est réjouissant. J’ai un jeune neveu informaticien venu m’interroger pour me demander de lui confirmer s’il ferait mieux de chercher à créer au pays ou à s’expatrier avec son expertise pour réussir en Europe. Et il se fond en cela à une vague où l’on voit s’exprimer le volontarisme de dizaines de jeunes entrepreneurs prêts à quitter leur confort relatif d’expatriés pour créer à Madagascar, pour rejoindre d’autres dizaines de créateurs startupers malgaches au pays… et qui précédent d’autres dizaines de candidats au départ en assénant : « On n’aura jamais les mêmes opportunités d’entreprendre, de s’épanouir et de réussir en Occident qu’on ne les a à Dago, et ce malgré les différences de rythme, de culture, de productivité, malgré les carences en termes de formation et compétences, malgré la politique, malgré l’administration et la corruption … et malgré les embouteillages et autres délestages». Le « Asa FA tsy Kabary » n’est plus incantatoire. Les promoteurs de l’Economie Sociale et Solidaire à Mada le déclinent désormais en un « Tonga dia action ». 

Rafanantenana :  Je suis pleinement d’accord avec toi. La capacité exprimée d’indignationqui mobilise les citoyens, soit à travers des mouvements, soit à travers des réseaux de dénonciation réfléchis et coordonnés n’est pas moins significative. On voit aussi émerger chez les expatriés malgaches en Europe et en Amérique différents mouvements qui soutiennent le développement humain et la création de chaînes de valeurs. J’en oublie certainement beaucoup d’autres.

Ce qui caractérise cette convergence et qui la rend encore plus spécifique, c’est qu’elle est à la fois territoriale, c’est-à-dire à l’intérieur du pays, et extraterritoriale, c’est-à-dire à l’extérieur du pays impliquant principalement les diasporas de Madagascar. Et je suis prête à parier que rares sont les pays d’Afrique notamment où les phénomènes de convergence associent à la fois les diasporas aux locaux.  Sans aller jusqu’à dire que cela permettra de mettre fin à la crise dramatique que vit l’île rouge depuis plusieurs trop longues années, je dirai plutôt que cette convergence pourrait réinstaurer la confiance des Malgaches entre eux et envers l’Avenir et pourrait offrir de véritables alternatives économiques et des solutions innovantes. C’est ce dont la Grande Ile  a besoin en urgence.

Ratsikivy :  Restaurer la confiance en l’avenir est évidemment l’enjeu…  Mais on n’a pas ici les manifestations d’un phénomène exclusivement malgache. Ce qui s’exprime n’est peut-être simplement que l’esprit de cette fameuse « génération Y », dont font partie ceux-là, d’où qu’ils soient, qui sont nés entre 1980 et 1995 et que les marketeurs de tout poil tentent de caractériser.  Ce sont tous ceux-là qui se sont approprié, dans un immense clin d’œil universel, le clip de Pharrel Williams « Happy », hymne à la gaieté et à l’optimisme… Ils représentent ces «Millenials» qui intriguent tant… en version gasy.  On croit à tort que la génération Y n’est qu’urbaine et occidentale. Alors qu’elle n’est pas moins africaine, ou chinoise … ou iranienne… ou malgache… Génération gasY … yeaah !!! Accros au numérique et aux réseaux sociaux, elle brise les codes anciens. Elle n’a pas besoin de s’adapter au monde, de se normaliser par rapport à lui. Elle veut que, au contraire, le monde s’adapte à elle… Et je pense que le monde politique malgache et que les classes au pouvoir n’en perçoivent pas la dynamique.    

Rafanantenana : Ce serait donc un phénomène générationnel ? Pourquoi pas ? En 2009 ils avaient en effet entre 14 et 29 ans. Ceux qui avaient 18 ans en 2009 ont aujourd’hui 26 ans. L’adolescent de 2009 est désormais un adulte, qui, à l’affût de tout ce qui se passe dans le monde, veut contribuer à l’amélioration de la société malgache.

Ratsikivy : Wep… Les Millenials cherchent à trouver du sens et à donner du sens à ce qu’ils font. Et ils en font une priorité. Ils rejettent les schémas anciens. Ils veulent et sont prêts à énormément s’exprimer. Ils refusent d’être mis dans des cases et mutent en permanence : les Millennials gasy sont une génération créative, qui rejette les solutions rigides, toujours à la recherche du meilleur plan. Ils ne veulent pas entendre : « on ne peut pas !!! »  Ça tombe bien… 😊. Alors même que certains membres des élites en place s’accrochent encore à de vieux schémas politiques et économiques… schémas pétris de corruption, d’ambitions affairistes, de course à la subvention et à la commission, de collusion, de compromissions… ou de lassitude … Ou que d’autres restent convaincus qu’un miraculeux changement doit venir d’en haut…C’est un pied de nez qui leur est fait ici … Avant le coup de pied en douceur. On a vraiment envie d’y croire, non ?

Rafanantenana : Cette confrontation de visions entre celle d’une génération créative et qui ne supporte pas les injustices de toutes formes d’un côté, et celle dominante qui continue à perpétuer un système obsolète peut provoquer une situation nouvelle !  J’y crois énormément… D’ailleurs, une question me vient à l’esprit : est-ce que l’éveil de ces solidarités qui semblent caractériser les Millenials n’appelle finalement pas un écho particulier, chez nous, au regard de notre fihavanana ?

Ratsikivy : Il nous faudra effectivement parler du Fihavanana. Mais, au bout du compte, à l’addition de tout cela, on tient peut-être bien ici une étincelle d’espérance même si on ne s’inscrit pas encore dans la résolution et la résorption de toute la violence, de toute l’absurdité, tous les égoïsmes, tout le cynisme, toute la misère dont souffre le pays… Derrière l’étincelle, existent une flamme à faire jaillir et des énergies à entretenir … « L’impossible n’est pas réalisé par ceux qui ne croient qu’en ce qui est possible », nous dit-on.

Rafanantenana et Ratsikivy (Aout 2017) – Dialogues d’optimistes

Happy Pharrel Wiliams Ste Marie

 

 (*) Mireille Razafindrakoto et al, in « L’énigme et le Paradoxe » (ed. IRD 2017)

 

 

 

 

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