L’horloge et les parieurs …

Posted on 9 juin 2015

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horloge parieurL’horloge et les parieurs ….
Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule)

La dernière mission du FMI  conclut sur une révision à la baisse des prévisions de croissance de Madagascar qui, après avoir connu un taux de 3% en 2014, était initialement envisagée à 5%. Avec   un taux d’accroissement démographique de l’ordre de  3%, on va donc mathématiquement vers une aggravation de la pauvreté. A l’horizon 2030 (soit dans 15 ans, soit dans 3 mandatures) la population malagasy sera de 36 millions, à 2050 elle sera de 55 millions… Où donc en sera-t-on ?

Ces chiffres sont là pour rappeler à certains qu’on est dans l’URGENCE et que ce qui nous parait déjà dramatique aujourd’hui sera tragique dans peu de temps… C’est une véritable catastrophe humanitaire qui se dessine…  Ces chiffres sont là rappeler à ceux là qui ont, parait il, en charge la chose publique, leur éminente responsabilité pour demain…Et quand on sait qu’il faut au moins 20 ans pour qu’un processus de gouvernance et de stabilisation, correctement initialisé, porte ses fruits, on peut craindre le pire …

De fait, quand a énoncé encore une fois  que  ce dont le  pays à jusque là le plus souffert et qui a  tué sa capacité de développement, c’est avant tout son instabilité politique et ces crises à répétition toujours plus violentes et toujours plus rapprochées, on se demande bien à quoi pensent ceux, des deux bords,  qui se lancent dans une nouvelle séquence d’affrontement politique.  Peut être ont-ils perdu leur montre. Il leur faudrait faut une grande souscription pour leur offrir, à défaut de 4×4, une horloge qui leur permette de retrouver le sens du temps et de la durée …  Insupportable légèreté…

La raison de la crise de 2009 (et des précédentes) est profondément là : la terreur que certains éprouvaient d’un pouvoir omnipotent capable de faire voter en sa faveur les populations, obérait chez eux toute capacité à s’entendre et négocier. On aurait pu rêver les voir bâtir un front d’opposition suffisamment cohérent capable d’affronter des élections démocratiques …  Il aurait fallu, pour qu’ils y parviennent, monter une équipe et négocier sur le long terme et sur la base d’un programme et de valeurs… non… faut pas rêver…  plutôt que de construire et de réfléchir et éduquer, il  est plus simple de traficoter de petites alliances fugitives vite trahies… ça donne moins à réfléchir… c’est  moins couteux…

La politique est décidemment un milieu pathogène, semble t il, particulièrement périlleux sur le plan de la santé mentale. On semble bien mal loti entre le syndrome d’hubris qui touche certains dirigeants (paranoïa, messianisme, mégalomanie, …) et ce curieux syndrome d’Altzheimer qui frappe d’amnésie et de désorientation chronique  (perte de la notion de temps et d’espace) des  « représentants du peuple », incapables de garder en mémoire les dramatiques errements du passé.

NO PAST, NO FUTURE … Incapables de bâtir un projet commun  qui ne se limite pas à un coup de force faute de courage, faute de capacité de vision, faute d’intelligence  … « Tentons le passage en force et réfléchissons après »  est  le modèle de référence … Mais il ne faut surtout pas réfléchir avant …  sauf sur les moyens les plus efficaces de mettre à bas tout ce qui pourrait constituer le moindre socle de stabilisation …  C’est réellement à se demander si des forces  ne sont pas là qui auraient intrinsèquement intérêt à entretenir systématiquement  une instabilité propice à tous les trafics, toutes les magouilles, toutes les compromissions … et font feu de tout bois (de rose, bien évidemment) …

Insupportables parieurs…  Et encore, on a affaire ici à de bien mauvais parieurs, atteints du syndrome du tilt : incapables de patience, incapables de contrôler ou de canaliser leurs pulsions… capables de faire n’importe quoi et de miser très gros sur un pronostic fallacieux qui va les mener (eux et le pays)  droit à la banqueroute. Ils vont préférer parier sur le court terme  au lieu de gérer collectivement l’incertitude[i] et de bâtir. Mais la grosse mise immédiate qu’ils mettent aujourd’hui à acheter des voix, toujours plus chères, ne pouvait elle pas servir à financer des campagnes d’éducation politique et d’action de terrain au bénéfice des populations ? …  Moi on me donnerait le 100ème de ce qu’ils dépensent c’est ce que je ferais …

… Gouverner c’est parait-il prévoir… Prévoir c’est voir devant… c’est affirmer sa capacité à envisager vers l’avant la toujours plus décisive dimension temporelle… Ce ne peut pas être, « je défends mes intérêts aujourd’hui… Demain est un autre jour au cours duquel, selon, je m’occuperai probablement de moi, et éventuellement de l’intérêt  de ceux que je suis censé représenter ».

L’exercice du pouvoir ne peut pas être « Je prends  les décisions en fonction de mes seuls enjeux et de mes seules ambitions… Et il peut advenir que je prenne une décision, miraculeusement  ou  sur un éclair de génie,  qui serve à la fois mon intérêt politique et mon image ET l’intérêt public »… Mais cela tient, on l’a dit, ou du miracle ou de l’éclair de génie… Je ne crois personnellement ni au génie, ni au miracle…

Quand on prend conscience de ce qui attend le pays à l’horizon 2030-2050, de son évolution démographique, du besoin de création de richesse qui doit être supérieur à cette évolution démographique pour espérer sortir de ce cycle infernal de la misère, de l’explosion probable d’une criminalisation des couches les plus défavorisées au sein  d’une urbanisation anarchique toujours plus génératrice de pauvreté et de violence, on ne peut qu’être abasourdi de l’incurie de ceux là  qui ne paraissent préoccupés que par leur propre sécurité immédiate … A-t- on jamais posé, dans ces « honorables » assemblées, le débat en termes d’urgence quant au caractère explosif de la situation du pays. Ou faut il qu’on aille leur arracher les (… bref …) pour qu’ils comprennent qu’ils sont allés trop loin ?

Est-ce parce qu’ils ne croient pas eux-mêmes dans leur propre capacité à gérer le futur sombre qui se dessine qu’ils démissionnent aujourd’hui et qu’ils ne se préoccupent que de leur présent  et de leur survie et intérêts immédiats ? Ils seraient, dans ce cas là, dans une profonde et criminelle escroquerie et n’auraient désormais plus aucune légitimité vis-à-vis de ceux qu’ils prétendent diriger et guider.

On a besoin de courage (je n’ose pas dire abnégation ou  même honnêteté)  chez nos hommes politiques … Que ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces qualités, le disent … et s’en aillent … Ce serait pour une fois faire preuve de courage politique que de dire  : « Je ne sais pas faire, je ne peux pas faire, je me suis trompé … Je ne veux pas vous tromper … Je me rétracte »

Mais, dans l’absolu, l‘inconséquence et l’incurie des uns n’est pas moins insupportable que la malhonnêteté des autres.  L’inconséquent  passif non agissant  qui ne « taperait pas dans la caisse », n’est pas moins nuisible (s’il est moins criminel)  que le corrompu … Même si sa passivité constitue en soi une forme de spoliation du bien public.

On peut toutefois tenter de voir, dans tout ce fatras, une lueur d’espoir … Si les motivations des uns et des autres de ces protagonistes  nous paraissent  largement douteuses, cette crise peut avoir l’avantage de fixer les limites de chaque partie … L’affrontement actuel, s’il ne se conclut pas par la violence,  aura peut être posé les bornes  que le pouvoir exécutif et  la chambre basse devront désormais s’interdire mutuellement de dépasser … sous le regard des PTF et de la communauté internationale.

On aura alors peut être atteint ici les  deuxième et troisième conditionnalités au passage à la démocratie selon  le modèle de Dankart Rustow [ii] qui m’est cher[iii]. Le modèle décrit en particulier, comme « seconde pré-condition (pour le passage à la démocratie)l’existence d’une crise politique prolongée et insoluble qui voit s’ouvrir une fenêtre d’opportunité à la démocratisation quand un constat absolu d’impasse au conflit est établi. … La troisième phase est une phase de « Décision » qui émerge quand les acteurs, constatant l’impasse du conflit après avoir épuisé toutes les solutions, sont contraints de NEGOCIER un compromis et des règles démocratiques ».

Mais bon, ce serait faire preuve, comme moi, d’un indécrottable optimisme … Mais que nous resterait il sinon ? … Ah si … On peut se battre… et ne pas renoncer,  encore et toujours …

Si on veut que vive Madagascar.…

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule )
09 Juin 2015

Demographie Mada 2030

[i] Thème cher à l’écologie politique

[ii] « Transition to democracy : toward a dynamic model ». Dankwart A. Rustow (document accessible en ligne sur : http://polisci.osu.edu/faculty/mcooper/ps744readings/rustow.pdf)

[iii] https://madagoravox.wordpress.com/2012/01/10/50-ans-de-transition-deuxieme-partie/

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