Juan de Nova : Oil and GasY (bad) story – 2eme partie

Posted on 6 août 2012

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[lire ici la première partie ]

Une chronologie troublante … scénario pour un complot …

2003 : le  premier dépôt d’une  demande d’autorisation de prospection préalable, sur Juan de Nova, est effectué par un pool constitué du norvégien TGS Nopec associé au cabinet franco-américains Rusk Bertagne.

2006 :  L’activisme des chinois sur le domaine pétrolier malgache s’affirme avec l’implantation de Sunpec  qui obtient ses premiers blocs de prospection.

Avril 2006 : l’OMNIS lance un appel d’offres pour l’attribution de blocs pétrolier sur le bassin de Monrondava. Les premiers permis sont attribués à des opérateurs US, britanniques, suisses, chinois, malais … d’opérateurs français, point.

Avril 2006 : la Sté US Marex Petroleum de Robert Bertagne – vieux briscard de la prospection pétrolière sur la zone – grille la politesse à son partenaire TGS Nopec  en demandant au gouvernement français un  nouveau permis de prospection sur Juan de Nova en « zone française », et sollicite simultanément auprès de l’OMNIS malgache l’octroi du permis Belo Profond en « zone malgache ». Les potentiels s’affirment.

Juin 2007 : Total  approche Madagascar Oil  pour  prendre pied sur le permis de Bemolanga .

Juin 2007 : examen au Sénat des décisions de la Commission de l’Océan Indien (COI) sur  les accords de cogestion des îles éparses.

Septembre 2007 : Le Sénat français examine une série d’amendements  à la loi de finance rectificative pour financer les détachements militaires sur les Iles Eparses.  La présence de  ces détachements, qui  peuvent paraître symboliques, ne répond  pas tant à un besoin d’affirmation  belliqueuse, qu’à l’exigence d’une  présence humaine pour qu’une terre émergée puisse légitimer une ZEE. La série de documentaires publiés par TF1 en Avril 2012 affirme bien cette présence pour attester la souveraineté française et défendre la légitimité de sa ZEE.

Novembre  2007 : opportunément présenté à  une opposition à la recherche d’un champion qu’elle adoubera,  Andry Rajoelina se présente aux municipales de Tananarive. Il les emporte en décembre 2007. Des esprits chagrins décortiqueront ici la potentialité d’une chaine d’amitiés et d’intérêts Andry Rajoelina -Norbert Ratsirahonana-Jean François Mancel-Nicolas Sarkozy. Cette chaine s’est elle avérée ?

Décembre 2007 : Marex obtient du gouvernement malgache son permis d’exploration sur le bloc de « Belo Profond » qui jouxte son permis « Juan de Nova Maritime Profond » délivré par les autorités françaises sur une ZEE dont les limites « restent à déterminer ».

Mars 2008 : Bonaventure Rasoanaivo, analyste de l’Omnis, dont il sera plus tard le patron, évaluait en Europe des formations de techniciens de prospection et de forage offshore, prouvant que les potentiels offshore sont clairement identifiés par les autorités administratives malgaches. Mais le problème de territorialité est-il envisagé ? S’il est difficile d’imaginer le contraire, on n’en a aucune trace. Une carte fait état d’un chevauchement d’une zone délimitée par « un accord pétrolier » ?

Avril 2008 : Nicolas Sarkozy souhaite rencontrer Marc Ravalomanana, au cours d’un entretien organisé par Angela Merkel. Quel en était l’objet : l’organisation du sommet de l’OIF ? La concession de Total sur Bemolanga ? Il serait surprenant qu’il ne soit agi, comme c’est ressorti à cette époque, que du seul contrat de prise de participation de Total. 100 millions de $ valaient ils la chandelle d’un entretien au sommet ? Il est permis d’en douter. Les prémisses d’un accord de cogestion sur les Iles Eparses aurait-il été évoqué?

Il est probable que cette entrevue se soit mal passée. L’accord de Bemolanga aurait fait l’objet d’un diktat de la part d’un Ravalomanana braqué sur des questions de protocole : il aurait exigé que De Margerie en personne vienne signer ce contrat.  Ce dernier a bien sûr refusé.

Juin 2008 : Sarkozy se rapproche du Premier ministre mauricien Ramgoolam pour accélérer la conclusion d’un accord de cogestion France Maurice à propos de l’île de Tromelin, dans l’océan Indien cette fois, sujet de conflit de souveraineté entre les deux pays. Cet acte politique ne veut que préparer le terrain à la réalisation d’un dessein final : un accord de cogestion entre la France et Madagascar à propos de Juan de Nova. « Dans ce cadre de coopération renouvelée, je pense que nous serons aussi amenés à traiter d’autres questions de politique bilatérale comme la question de l’avenir des Îles Eparses. Nous souhaitons avoir sur ce point avec Madagascar le même dialogue que nous avons eu avec l’Île Maurice. Mais tout cela ne pourra se faire qu’avec un gouvernement élu », déclarera encore J.M Châtaignier, l’ancien ambassadeur de France à Madagascar, en mars 2012 au Sénat.

Juillet 2008 : affaire  Le Lidec.  Ravalomanana impose à Sarkozy le rappel de son diplomate. Sarkozy, dont on sait les capacités de rancune, y « avale son chapeau » de manière un peu incompréhensible et humiliante.  Le poids de Ravalomanana était-il si important qu’on ne puisse tout moins convoquer l’ambassadeur malgache à titre de mesure de réciprocité ? Ou le sort du président malgache était-il déjà fixé pour que le président français  puisse se dire : « de toutes façons, je n’ai plus très longtemps à te supporter, toi » …

Septembre 2008 : Total signe pour  60% des droits sur le bloc de Bemolanga.

Octobre 2008 : après avoir obtenu l’organisation pour 2009 du sommet de l’OUA, Ravalomanana, en menant le forcing, obtient l’organisation à Madagascar du sommet de l’OIF de 2010 que Paris aurait préféré voir organiser par le Congo,

22 Décembre 2008 : Les permis JDN Maritime Est et JDN maritime profond sont accordés par le ministère français de l’environnement aux opérateurs Marex, Wessex, Roc Oil, …

26 janvier 2009 … 7 février … 16 mars … 17 mars … Journées noires du coup d’Etat à Antananarivo … sans plus de commentaire …

19 mars 2009 : Rajoelina, installé au pouvoir, accueille l’ambassadeur français Jean-Marc Chataîgnier qui est arrivé… la veille dans la capitale malgache. Au mépris de la plus élémentaire bienséance diplomatique.

2009 – 2011 depuis Maputo jusqu’à la réception de Andry Rajoelina à l’Elysée en décembre 2011,   Paris développe un singulier activisme dans la crise malgache (voir le dossier « les errements de la diplomatie française »).

2011 : la situation à Madagascar s’enlise. Total réduit ses perpectives sur Bemolanga. On peut aujourd’hui  supposer qu’il ne s’agissait là que d’un leurre : Total – qui a bien vite abandonné ce projet à 100 millions $ – ne voulait peut-être que prendre pied sur le territoire malgache avec des visées sur JDN. L’exploitation de JDN exigerait la mise en place d’une logistique terrestre lourde (support, maintenance, avitaillement) pour la mise en place de plates-formes FPSO sophistiquées. Quoi de mieux que les infrastructures de Bemolanga en place sur la zone ?

Mars 2012 : Total tente de racheter pour 100 millions de $ l’intégralité du capital de Wessex.  Le pétrolier français aurait récupéré ainsi  la moitié des 2,5% des droits de Wessex sur un champ Guyanais prometteur il est vrai, mais champ dont Total possédait déjà 25% …  Il faut dire que  Total aurait récupéré en même temps  les  70% de droits dont est titulaire Wessex sur le permis Juan de Nova Est.

Curieusement cette  OPA avortera en avril, sans la moindre explication de la part de Total … quelques jours  après la publication du dossier « Juan de Nova : du gaz dans l’eau entre la France et Madagascar ». Quelques semaines avant une élection présidentielle qui n’aurait peut-être pas apprécié ce « pétard », ça aurait probablement fait désordre que l’opérateur français affiche aussi ouvertement des visées sur ce territoire controversé, face à une opinion malgache ulcérée par trois ans de crise … Le président  de Total, Christophe de Margerie déclare en Juillet 2012  « la Françafrique a disparu, ou arrive en bout de course » … on se demande quand donc ce coureur essoufflé s’éteindra-t-il  enfin, parce qu’il dispose encore d’une désolante capacité de nuisance.

On a jugé que cette  Françafrique là avait pris le train du coup d’Etat en marche. Mais peut-on  imaginer qu’elle l’ait, en fait, mis sur les rails et alimenté en combustible?  La question n’est pas anodine me diront certains, parce qu’il faut se demander qui les conducteurs du train servaient- ils donc en dernier ressort …

Le coup d’Etat de Mars 2009 n’est bien évidemment pas la révolution populaire spontanée que certains se sont plu – et se plaisent encore – à défendre. Cette thèse arrangeait bien non seulement les auteurs du renversement mais elle arrangeait aussi Paris qui avait l’hypocrite excuse de son soutien naturel aux mouvements dits démocratiques quand ceux-ci s’opposent à un dictateur diabolisé par un savant matraquage médiatique. Il faut quand même reconnaître que le dirigeant en question avait quand même tressé la corde pour se pendre à force de confusion des genres, d’autisme, d’arrogance et de maladresses politiques.

Les forces d’opposition à Marc Ravalomanana persuadées de l’inanité d’un processus démocratique qu’elles jugeaient de toute façon truqué, se sont probablement investies  dès 2006 sur un processus de renversement du pouvoir. En novembre 2007, un nouveau leader opportunément mis sur le devant de la scène leur sera proposé. Elles se rallieront à lui. Candidat à la mairie de d’Antananarivo Andry Nirina Rajoelina gagnera en décembre 2007 la magistrature de la capitale parce que certains l’ont cru seul capable d’incarner l’opposition à Ravalomanana.

L’incongruité hypocrite de ce coup d’Etat est là : ses auteurs arguaient de l’impossibilité d’un processus démocratique, alors que leur leader était lui-même issu d’un processus électif légitime. Mais faute d’arriver à bâtir et défendre un projet collectif  et une alternative politique, il était plus facile de pousser sur les rails du pouvoir le chariot d’un coup d’Etat …  Celui-ci était-il  de fabrication étrangère ?  L’histoire le prouvera peut être.

En conclusion

Un conseil de ministres du pouvoir de transition malgache a eu brièvement l’idée de remettre sur le tapis la relance d’une procédure de recours près de l’Onu au sujet des Eparses.  Elle ne semble pas avoir vraiment été engagée. Ou tout au moins les archives du secrétariat de l’Organisation internationale n’en font pas état. On a le temps, nous  direz-vous. Ça fait 52 ans que ça dure, ça peut durer encore un peu …

Pendant ce temps sur la scène du Canal, l’opérateur thaïlandais PTT vient de griller la politesse au géant SHELL en rachetant 1,4 milliards d’euros Cove Energy qui opérait en offshore sur la zone Mozambique-Tanzanie-Kenya. Des regroupements majeurs sont en train de s’opérer mais qui, curieusement, ne concernent pas  les opérateurs de la zone JDN.  La claque infligée par Total à Wessex lors de l’abandon de son OPA et le peu d’empressement des opérateurs à répondre officiellement aux campagnes de recherche de partenariats des Wessex et autres SAPETRO reflètent-t-elles la faiblesse des potentiels énergétiques en jeu ? Ou reflètent-t-elles la prudence qu’il est de mise d’observer dans une situation aussi scabreuse : « va-t-on se lancer dans ces investissements avec au-dessus de nos têtes, l’épée de Damoclès de rivalités territoriales qui ne seraient pas résolues» ?

Entre décembre 2012 et mars 2013, les campagnes de forages exploratoires seront enfin lancées sur l’Offshore de Juan de Nova  tant sur  les blocs français (JDN maritime Est et JDN Maritime profond) que sur les blocs  malgaches (Belo Profond) … fin du suspense  … On verra peut-être à ce moment-là les acteurs tomber les masques si ces forages s’avèrent aussi prometteurs qu’espérés.

Ce dossier qui mêle  des enjeux de territoire et des enjeux d’exploitation d’hydrocarbures,  doit nous voir réitérer notre exigence de transparence. Certains acteurs de l’administration malgache et des cercles du pouvoir d’hier et d’aujourd’hui sont probablement au fait, et de longue date, de tout ou partie des tenants de ce dossier délicat. Ils auront pêché – ils pêchent peut être encore- soit par incompétence parce qu’ils n’auront pas pris la mesure des enjeux, soit par les plus scandaleuses des collusions qui se seront opérées sur le dos de la nation malgache.

Il reste que ces bêtises ne doivent pas nous absoudre de nos propres responsabilités. Il reste aussi qu’il est vain d’attribuer tous nos problèmes à une puissance extérieure. Ce serait reconnaître que nous ne sommes pas capables de rester maîtres de notre devenir.

Mais tout ceci n’est toujours que conjectures …

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – madagoravox.wordpress.com

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