Juan de Nova : Oil and GasY (bad) story – 1ere partie

Posted on 5 août 2012

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Juan de nova, Oil and GasY (bad) story

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana Pitchboule) – Juillet 2012

L’US Geological Survey, a  remis au président Obama en Avril 2012 un rapport stratégique qui évalue les réserves en énergies fossiles de 4 nouvelles « provinces » énergétiques dans l’Océan Indien  :  la côte tanzanienne, la côte mozambicaine, les Seychelles, la côte ouest malgache (Morondava Basin).

Figure 1 in “USGS  Assessment of Undiscovered Oil & Gas Resources of Four East Africa Geologic Provinces”

Les potentiels sur une région vue désormais comme un nouveau Moyen-Orient énergétique, sont suffisamment alléchants pour que Total se soit montré prêt à racheter 20% des droits de l’opérateur ENI sur les énormes champs gaziers offshore nouvellement découverts au large du Mozambique  pour un montant de 2,6 milliards de $. Ces montants reflètent ce que la société Total S.A reconnait elle-même : la nécessité urgente de rattraper son retard sur l’offshore de l’Afrique de l’Est.

L’appétit de Total s’étend  ainsi aux autres territoires de la région : le pétrolier français vient de  signer un contrat de partage de production avec le Kenya. Il détiendra une participation de 100 % à titre d’opérateur sur un permis d’exploration couvrant plus de 10 000 km2. «Cette opération s’inscrit dans la stratégie d’ancrage de Total en Afrique de l’Est dans des nouveaux bassins aux thématiques d’exploration prometteuses en s’appuyant sur l’expertise mondialement reconnue du groupe dans l’offshore profond », commente Jacques Marraud des Grottes, directeur Afrique de la branche Exploration-Production de Total.

Si Total s’implique autant, à propos de ce qui pourrait paraître de simples potentialités en eaux africaines, peut-on croire à son indifférence affichée à propos de ce territoire français contreversé situé à seulement 200 kms de là : les potentiels de Juan de Nova et de la province malgache, qui sont estimés par le rapport de l’USGS à quelques 17 milliards de barils de pétrole et 167 000 milliards de pieds cubes de gaz- soit au niveau de l’Angola, 15ème au classement mondial en termes de réserves – n’intéresseraient-ils donc pas la compagnie française ?

Ces données remettent au premier plan un dossier sur lequel les pouvoirs publics malgaches successifs font curieusement preuve de la plus grande et de la plus suspecte discrétion. Alors que les annonces d’achat, les manœuvres de rapprochement et de regroupement des opérateurs de la province Est Africaine font régulièrement les unes de l’actualité Oil & Gas, à l’inverse à propos de l’île de Juan de Nova, les opérateurs et les autorités malgaches font preuve d’un mutisme absolu.

Ce silence et l’inactivité diplomatique et économique actuels sur ce sujet des Eparses et de JDN devrait nous préoccuper : tant sur le plan politique intérieure (entretenir le nationalisme, est toujours de bon ton quand il s’agit de faire oublier ses propres bêtises) que sur le plan économique ou géopolitique, des postures fermement prises permettraient de mieux s’affirmer dans une négociation avec la France et les voisins. Le silence des dirigeants successifs sur ce sujet ne peut que prêter à soupçon.

Les jeux d’ombres sont pourtant là : « L’ex-ministre malgache des mines et des hydrocarbures Mamy Ratovomalala, qui avait milité pour la nomination de Bonaventure Rasoanaivo à la tête de l’Office des mines nationales et des industries stratégiques (Omnis), perd peu à peu de l’influence sur son ancien poulain. Nommé en septembre dernier, Rasoanaivo se sert amplement de la nouvelle proximité entre sa sœur, Lalao Rasoanaivo, et la femme du chef de l’Etat Mialy Rajoelina pour avoir un accès direct au patron de la Haute autorité de transition (HAT). Lalao, qui est également directrice de la Radio nationale malgache » (Lettre de l’Océan Indien)… L’ancien dirigeant, Marc  Ravalomanana, a été déboulonné sur le prétexte de dérives identiques.

L’opacité douteuse de ce dossier  interpelle d’autant  plus que les opérateurs offshore chouchoutent outrageusement les acteurs de l’administration malgache en charge du domaine pétrolier. Marcel Bernard, ministre des hydrocarbures, invité d’honneur de dernière minute au sommet international du pétrole organisé par l’Institut Français du Pétrole (IFP) à Paris en mai 2012,  a eu l’honneur d’y faire tribune au même rang que le Secrétaire Général de l’OPEP, le Ministre de l’Energie des Emirats Arabes Unis ou le  Ministre de l’Energie et de l’Industrie du Qatar. Le PDG de Total,  Christophe de Margerie, et son directeur Exploration en ont profité pour rencontrer le ministre malgache. Dans le même temps, le directeur de l’OMNIS,Bonaventure Rasoanaivo, se faisait dérouler le tapis rouge par l’américain Marex petroleum et le franco-nigérian Sapetro, titulaires de permis offshore sur le bloc malgache de Belo Profond du champ Juan de Nova, qui l’ont invité à Houston pour prendre part à l’Offshore Technology Conference.

L’exploitation du territoire de Juan de Nova est, on le rappelle, controversée (voir le dossier Juan de Nova, du gaz dans l’eau entre Madagascar et la France). Objets de litiges entre la France, Madagascar, les Comores, Maurice, mais aussi le Mozambique qui revendiquent les uns et les autres  leurs souveraineté respective, les Zones Economiques Exclusives (ZEE) dessinées sur la région ne sont pas reconnues par les différentes parties. Des délimitations existent de manière théorique, utilisées par les opérateurs de la grande pêche pour la définition de leurs zones d’intervention et la gestion de leurs quotas, mais elles n’ont jamais fait l’objet d’aucun accord ni traité. Les permis de recherche sur Juan de Nova accordés par le ministère français de l’environnement sont caractérisés par des « limites séparatives entre la France et Madagascar à déterminer ». La ZEE française sur les éparses  est elle-même définie (loi du 16 juillet 1976) «  depuis la limite des eaux territoriales jusqu’à 188 miles marins au-delà de cette limite, sous réserve d’accords de délimitation avec les Etats voisins ».

Dans ces conditions, une déstabilisation de la région, reflet des conflits d’intérêts qui s’engageront en cas de découvertes majeures de gaz ou de pétrole, s’avère probable…. Pour peu que ces découvertes se confirment… Et que les intérêts et les enjeux soient réels.

 

Enjeux supposés, enjeux réels, enjeux cruciaux …

Le prétendu spectre d’une proche pénurie d’énergies fossiles, la flambée des cours portée de manière supposée par la croissance des émergents, la crise financière et les enjeux de sécurité énergétique au regard de l’inquiétante instabilité d’un Moyen orient prêt à s’embraser, la remise en question du nucléaire et les coûts des énergies alternatives ont remis au premier plan l’exploitation des ressources non conventionnelles (offshore profond, huiles, lourdes, gaz de schiste) et rebattu les cartes de l’économie du pétrole.

La géopolitique mondiale en est bouleversée. Elle voit désormais les Etats Unis, grâce à une politique volontaire de développement de la filière gaz de schiste, viser l’autosuffisance à l’horizon 2017 et passer même du statut d’importateurs à exportateurs de gaz et de pétrole à terme. Ils y tirent un avantage économique prépondérant qui relance leur industrie chimique et transforme la vision de leur rôle sur la scène géopolitique mondiale en réduisant drastiquement  leur dépendance énergétique.

La France a bien évidemment, de manière identique, des enjeux immédiats  à sauvegarder à propos de potentiels supposés de Guyane ou de Juan de Nova :

  1. L’amélioration de l’équilibre de sa balance commerciale : en ces temps où il fait bon de réduire les besoins d’emprunt à l’extérieur, dégager des excédents commerciaux en réduisant sa facture énergétique voire en exportant du gaz ou du pétrole est loin d’être anodin.
  2. Une moindre dépendance stratégique et politique vis-à-vis de PARTENAIRES fournisseurs de gaz  parfois un peu trop  prompts au chantage énergétique, qui permettra de mieux négocier des positions diplomatiques (Russie ou l’Algérie).
  3. Un meilleur ancrage stratégique sur l’échiquier européen en se positionnant en fournisseur d’énergie potentiel, en particulier vis-à-vis d’une Allemagne décidée à abandonner le nucléaire.
  4. 4.       La disponibilité d’une énergie peu chère qui permettra des gains de productivité et une amélioration d’une  compétitivité – oh ! combien cruciale – quand il s’agit de remettre en question un modèle social dont la variable d’ajustement est le coût du travail, et le redéploiement d’une activité industrielle et chimique de 1er plan.
  5. Des rentrées fiscales « substantielles »  sur le territoire administratif concerné (à ce sujet, il faut remarquer que quand  les pouvoirs malgaches se contentent d’un 1% de redevances pétrolières, les territoires français taxent la production à 12%).

–          …  Et ce, sans préjuger des enjeux de géopolitique régionale.

Le gouvernement français assurait  à ce sujet en mai 2012  que les réserves pétrolières de Guyane pourraient permettre d’assurer à la France un approvisionnement important en hydrocarbures, à coût réduit par rapport aux prix du marché. « Ces réserves représentent un enjeu important pour la France en contribuant à réduire le déficit de la balance commerciale essentiellement lié aux achats de pétrole et de gaz et à améliorer la compétitivité de notre économie » déclarait la ministre française de l’écologie, du développement durable et de l’énergie. Et d’ajouter : « l’exploitation des gisements guyanais contribuera à libérer des marges de manœuvre budgétaires pour le financement de la transition énergétique. »

Ici, si les potentialités se vérifient  autour des îles éparses, comme elles s’avèrent en Guyane, le visage de la France et sa place dans le monde ces prochaines années en seront profondément transformées. A la condition que les appétits réveillés chez les uns et les autres puissent être contrôlés.

Parce que des appétits « inopportuns » ne manqueront pas de s’éveiller : à propos des  découvertes de pétrole en Guyane française, le Brésil envisage d’étendre sa zone continentale. Cette extension, pour peu que les gisements s’étendent des deux côtés des ZEE françaises et brésiliennes, déclenchera un conflit de souveraineté entre Paris et Brasilia. Pourtant ici  des ZEE reconnues existent.

Bien évidemment, une revendication pour le rétablissement de la pleine souveraineté de Madagascar sur ces îles et son abandon de facto par la France pourraient être légitimement envisagée. Les instances internationales d’arbitrage pourraient même trancher en faveur la République Malgache. Les arguments juridiques et historiques ne manquent pas qui iraient dans ce sens… Mais à quel délai ? La France, membre du Conseil de sécurité de l’Onu a largement le pouvoir de faire traîner pendant des dizaines d’années procédures et applications des décisions… Le renvoi systématique de session en session de l’examen de cette question à l’Onu le prouve.

Sur Juan de Nova, une délimitation des Zones Economiques Exclusives respectives semble donc indispensable pour qu’on puisse envisager une mise en exploitation des potentiels de la zone. Mais, on le voit à l’exemple de la situation guyano-brésilienne,  une simple négociation des ZEEs s’avère douteuse et inefficace à moyen terme ou même long terme.

De toute façon, la négociation multipartite qui mettrait, de manière nécessaire, simultanément en jeu tous les acteurs de la région sur un projet de délimitation des ZEEs respectives, à savoir la France (Mayotte, Les Iles Eparses), les Comores, Madagascar, le Mozambique et Maurice s’avèrerait longue et périlleuse à établir. Des accords bilatéraux négociés respectivement avec chacun des interlocuteurs de la zone seraient ainsi bien mieux venus. La solution est bien évidemment là, dans des accords de cogestion (préconisés par la Commission de l’Océan Indien en décembre 1999) qui, portant sur un partage de la gestion des ZEE et non pas sur les territoires contestés,  ne remettraient pas en cause les souverainetés, sujet politiquement sensible à manier face aux opinions publiques nationales.

A la lecture de ces enjeux et de la chronologie des évènements, l’hypothèse et le scénario d’un complot, impliquant une « françafrique » stupidement convaincue de la nécessité d’une intervention qui mettrait en place un pouvoir favorable à un compromis, n’acquièrent-ils pas toute leur vraisemblance ?

[à suivre en 2eme partie]

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