Rencontres du film court 2012 : Diificultés du pays et échec malgache

Posted on 22 avril 2012

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Par Jean-Pierre Domenichini

Les Rencontres du Film Court présentaient en compétition une vingtaine de films, tous produits au cours de l’année écoulée par de jeunes cinéastes malgaches. Le mercredi 18 au soir, il y avait des films documentaires et des films d’animation. Peut-on prendre une douzaine d’auteurs et de films comme un corpus représentatif des préoccupations de la nouvelle génération ? C’est une question que l’on ne peut esquiver, quand on sort d’une soirée de projections.
Dans la série documentaire sous-titrée en français, je ne dirai rien des traductions dans lesquelles émergent, propres à une bonne partie de cet âge, des difficultés de vocabulaire et d’orthographe qu’il aurait été facile de corriger. Par contre, les difficultés sociales sont bien évidentes, explicitement présentées comme telles ou émergeant implicitement.
Explicites, les Traversées du tunnel d’Harimalala Rason dévoilent les préoccupations d’une jeune bourgeoise qui, dans sa 4L, est embarrassée par les mendiants qui l’assaillent dès qu’elle s’arrête dans un embouteillage. Finalement, elle ira interroger un homme et les femmes qui mendient ou font mendier leurs enfants pendant la journée et dorment la nuit sur les trottoirs du tunnel d’Ambohijatovo. Ce sont les malheurs de la vie qui les ont conduits en solitaire et sans famille sur les trottoirs de la ville, mais ils n’envisagent pas de retourner à la campagne. L’ASA et le frère Jacques Tronchon, qui ont réintroduit quelques milliers de familles dans le monde rural, ne pourront manifestement rien faire pour eux. La mendicité leur demeure toujours plus difficile que la prostitution. Sans doute n’ont-ils jamais entendu parler des Androrosy qui, par tradition, montaient en ville une fois par an pour mendier avec de très belles formules. Et comme je l’ai encore vu il y a quarante ans, les personnes peu ou prou généreuses repartaient avec toute une gerbe de bénédictions et de remerciements.
Implicite, Allons jouer ! d’Hery Ranohavimanana qui veut montrer les jeux des enfants (katro, tso-bato et marelles), n’échappe pas au modèle du professeur ou du pasteur : complet veston, cravate et lamba landy dans un décor présidentiel de bibliothèque, le professeur fait son cours, illustré par des enfants du très-peuple qui jouent dans la cour d’un quartier apparemment très-pauvre. Le professeur, s’il cite le jeu du fanorona, n’en dit mot et n’en présente aucune image. Serait-ce que le fanorona lui reste le jeu des princes auquel les enfants du très-peuple n’ont pas droit ?
J’ai retenu deux films sur la vie quotidienne, l’un en ville, l’autre à la campagne. Dans Diligence d’Andry Rarivonandrasana, les voatiry ne sont pas des carrosses mais assurent les transports les jours de marché. S’il y a de belles images, elles ne sont pas seules. Et le commentaire n’est pas bétonné : héritiers d’un éleveur de chevaux de courses du Sud de l’Imerina, ils ont voulu conserver les animaux et se sont donc adaptés à de nouvelles conditions, quand les courses de chevaux disparurent. Dans la banlieue d’Antananarivo où ils se sont établis, ils n’ont pas, expliquent-ils, de jument. Le spectateur se demande toutefois s’ils ont conservé des attaches familiales avec le haras du grand-père pour le renouvellement de leur cheptel ou si, ce qui serait cette totale absence de prévision que les experts attribuent souvent au monde malgache, leur activité disparaîtra avec les animaux qu’ils utilisent aujourd’hui. Si court soit-il, je me répète, un commentaire doit être bétonné.
Pour la campagne, Tenir pour vivre de Tianjato Rajaoarinarivo auquel on saura gré de ne pas avoir succombé au mot dominant et à la mode « survivre », suit le cycle de la culture du riz avec de belles images du travail de la campagne. Il n’a pas succombé au modèle professoral du commentaire. Si je ne me trompe pas, il n’y a aucun commentaire. Les images et le montage de celles-ci suffisent à faire comprendre cette culture qui tient une grande place dans la vie des hautes terres malgaches. J’avouerai qu’à tous points de vue, c’est celui que je préfère.
Quant aux films d’animation, sans doute sont-ils plus révélateurs des pensers de la jeune génération, dans la mesure où les cinéastes ne sont pas tenus par les réalités du milieu matériel et visible.
Techniquement réussi et très influencé par l’imagerie des jeux vidéo, Ray d’Herizo Ramilijaonina veut parler d’histoire de Madagascar et plus précisément des suites de l’insurrection de 1947 ; un officier apparemment français y parle avec un accent germanique. Il aura réjoui les francophobes présents à la projection. Le héros, Raymond Andrianasolo, ne prononce pas la formule Ranoa, ranoa « Que les balles deviennent de l’eau », mais ses mains s’allongent et se transforment en d’invincibles épées luminescentes.
Ryokan  de Tiaray Njatoharijaona, qui développe un thème folklorique japonais, montre assez bien que la jeune génération n’a plus la chance d’entendre le soir une grand-mère raconter les contes et mythes des Anciens et préfère sans doute lire des BD. La marionnette difforme qui joue le personnage principal, fait regretter celles de Jiři Trnka dans Les vieilles légendes tchèques. Si l’on veut y voir la transposition dans un décor japonais d’un schème malgache, on peut imaginer un héros qui se donne de la peine pour arriver dans la maison de Dieu – un dieu qui rassemble au Père Noël – et ne prend pas la belle cape que lui offre ce Dieu/Père Noël, alors qu’Andriamparany qui monta voir Zanahary chez lui, accepta ce que ce dernier lui donna pour rentrer sur la terre.
Tous les efforts du héros seront donc inutiles. C’est le thème de l’échec que l’on retrouve dans les autres films. Il en est ainsi dans Le pain. Sur un étal au marché, la marchande a tout vendu sauf un pain. Pour l’obtenir, deux acheteurs potentiels se battent en une sorte de duel, et le pain désiré est emporté par une troisième personne.
C’est aussi le thème de l’échec qui construit La balle rebelle de Nathaniela Randrianomearisoa et Quelque part /Any ho any de Mamitiana Randrianarisoa. Dans La balle rebelle, le personnage veut faire entrer sa balle dans le filet d’un panneau de basket, mais toujours sans succès. Longtemps après, il va chercher un escalier dont la dernière marche se trouve au même niveau que le panier. Même dans ces conditions, la balle ne rentrera pas dans le panier.
Dans Quelque part, une créature se retrouve enfermée dans une chambre noire. Une haute fenêtre se dessine, mais se referme sur le malheureux, quand il l’atteint. Il en est de même quand une porte apparaît, et même une porte de la taille de celle d’un hangar d’avion, le malheureux qui se précipite pour sortir se heurtera au mur noir qui les remplace.
D’où provient donc ce thème de l’irrépréhensible échec ? Faudrait-il l’imputer à la culture malgache, comme le croient des analystes et des hommes d’Eglise vazaha ? J’en doute. Je penserais plutôt que cela tient aux circonstances politiques de ces trois dernières années. Ces fenêtres et portes qui s’ouvrent et donnent de l’espoir, puis qui se referment, ont sans doute des noms que l’on peut baptiser Mapouto, Addis-Abeba, Jobourg ou Elections.Madagascar pourra-t-elle sortir du marasme dans lequel elle semble s’enfoncer inéluctablement et dans lequel les premiers à en souffrir sont les très-peuples très-pauvres ? La jeune génération semble comme désespérée. Le cinéma leur permettra-t-il au moins d’oublier qu’ils sont condamnés au silence et d’exprimer ce que beaucoup pensent mais n’osent dire ?
Lorsqu’au début des séances, le directeur des Rencontres présenta les différents cinéastes, il insista beaucoup pour que la salle les applaudisse, même si nous n’avions rien encore vu de leur travail. Est-ce là une bonne initiation à la pratique démocratique ? Comme dans beaucoup de votes à Madagascar, nous avons donc applaudi.
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