50 ans de Transition …? (1ère partie)

Posted on 9 janvier 2012

13


Par Lalatiana PitchBoule

Le pouvoir HAT  vient de s’offrir un publi-reportage dans un récent numéro de Jeune Afrique (N° 2659-2660 du 25/12/11). Un papier de quatre pages suintantes d’une autosatisfaction qu’on jugera impudique quand on la confrontera au constat de délitement moral, politique  et social dans lequel plonge le pays. Il faut tout de même rappeler que selon un rapport de la Banque Mondiale d’octobre 2011 « l’indice CPIA sur la gouvernance, la transparence et l’absence de corruption dans le secteur public est passé de 3.5 en 2008 à 2.5 en 2010, soit une baisse de 40% » . La publication de ces 4 pages répond évidemment à un objectif : rassurer la communauté internationale et les investisseurs quant à un retour du pays à une certaine « normalité ». Mais on peut se demander qui en sera rassuré. D’autant que la forme de ce publi-reportage satisfait bien l’ego hypertrophié de celui qui rêvait d’un « appelez moi président ».

En fait, quand l’Organisation Internationale de la Francophonie se permet de rendre « hommage au courage et à la détermination du président Rajoelina » (sic) ou quand le président français s’autorise à déclarer «  En dépit de toutes les difficultés auxquelles vous avez du faire face, vous  avez eu raison de ne pas vous décourager » (sick again), pourquoi se priver du plaisir  d’exhiber en pages centrales d’un magazine  de référence les photos de ces poignées de main officielles entre le PHAT et Sarkozy ou le SG de l’OIF ? Au passage, si cette séquence d’onanisme fait fi des réalités de la situation du pays, ce n’est pas très grave. Et quant à délirer, pourquoi ne pas  affirmer à la face du monde la compétente clairvoyance et la capacité de projection de l’éclairé dirigeant et néanmoins  président de la HAT  en annonçant que ce dernier a lancé des projets « ambitieux » tels que ….  l’ouverture d’un palais du Rugby !!!.  NORMAL ! Notre dirigeant ne peut pas donner du travail aux gens mais il va leur apprendre à jouer au ballon ovale. « Esprit de Kim Il Sung, sooooooors de ce cooooorps !!! »…

Ces « bêtises », pas si anodines que cela, nous hérissent, c’est un fait…. Et je laisserai leur énumération à Tonton Georges dans ses coups de griffe hebdomadaires de Tribune. Il fait cela mieux que moi.  Mais, notre irritation exprimée, n’est il pas désormais temps  de prendre de la  distance. Ne peut on tenter d’élaborer une grille d’analyse objective de l’enlisement que connaît le pays? N’est il pas lieu de dépasser, même brièvement, nos registres émotionnels et partisans pour essayer de qualifier l’irrationalité apparente de la situation ? Notre incapacité à donner un sens à ce qui nous parait incohérent n’est elle pas mortifère dans les formes de colère, mais aussi de résignation ou de désespérance auxquelles elle nous mène ? « On ne peut plus ni tenter d’intervenir, ni chercher d’explication à ce qui n’est qu’irrationnel. On ne peut vivre que dans l’écoeurement »  ai-je entendu dire de certains à propos de cette crise et de sa transition.

… Vous avez dit Transition ?

Si elle est particulièrement épuisante, et destructrice, cette transition n’est pas la première que vit le pays …  1960, 1972, 1975, 1991, 2002 … holala … Si on ne bat pas un record là, on ne doit pas en être bien loin …  Le pays vit des crises à répétition, c’est une LaPalissade. Mais, justement, n’est il pas intéressant de s’attacher non pas aux crises elles mêmes, mais à ces périodes de transition manquées, à leurs dynamiques propres et aux processus inaboutis qui auraient théoriquement du résoudre le problème de la démocratisation du pays ?

La logique des démocraties installées …

A contrario, dans les situations « normales » et « stables » des sociétés dites démocratiquement évoluées, les structures  politiques, institutionnelles et sociales sont autonomes. Les logiques de relations sont formellement établies, les acteurs et les institutions fermement  caractérisés.  La gauche est à gauche, la droite est à droite, le centre est là où normalement il doit être. Les contre pouvoirs civils sont identifiés. La presse presse … . La société civile civilise…  les syndicats syndiquent … et l’économie tourne … le gouvernement gouverne et l’opposition s’oppose en attendant les prochaines échéances électorales pour espérer régler son compte légitimement au pouvoir en place …. bref … le tout est parfaitement fixé de manière symbolique et représenté de manière formelle dans des institutions qui institutionnalisent. L’ensemble définit un cadre de référence qui permet à la démocratie de s’auto-réguler de manière routinière et … démocratique dans un jeu de rôle dont les règles sont communément acceptées par tous.  Les rapports sociaux et la stabilité sociale y sont fixés par des reconnaissances réciproques.

L’erreur serait encore une fois de poser en référence et en modèle la démocratie des pays développés alors que nous sommes loin d’atteindre, aujourd’hui, leur niveau de développement économique et social. Dans ce cadre idéal type,  les conditions culturelles et économiques, pré-conditions indispensables à l’avènement de la démocratie selon certains structuralistes,  paraissent préserver le fonctionnement d’une démocratie autorégulée. Mais est on sûr qu’elles soient nécessaires à son avènement ? ….   Ne répondez pas par l’affirmative …  Ou alors jetons nous collectivement immédiatement par la fenêtre. Autant attendre d’être guéri pour commencer à se soigner  … Vous avez dit « Absurde ? »

… S’oppose à celle des périodes de transition.

Les périodes de transitions, périodes de passage d’un régime à un autre auxquelles il est plus naturel de nous identifier (et pour cause !), doivent évidemment à l’inverse être appréhendées comme des situations d’instabilité, de « fluidité politique ». Caractérisées par le bouleversement des rapports habituellement en vigueur entre groupes sociaux définis en « ressources politiques », ces situations sont ainsi évidemment marquées d’incertitude, alors que les gens rêvent précisément atteindre rapidement de nouveaux équilibres et obtenir de nouveaux repères.
En second lieu, parce que les jeux de pouvoir et les rapports entre ces ressources politiques sont à reconstruire et ré-inventer après l‘effondrement des relations habituelles, le propre de ces situations instables, qui voient la remise en question de l’ordre sociopolitique et de ses références antérieures, sera l’élasticité des alliances. L’association Ra8+ Deba+Zafy en est une illustration.

Dans le droit fil de cette idée, la transformation des rapports induit par ailleurs une simplification des identités. Le monde se réduit désormais à un espace partagé de manière manichéenne entre « eux » et « nous », entre « légalistes » et pro « tgv », entre « foza » et « zanak’idada »  qui, chacun, opposent leur lecture de la réalité en tentant de s’attribuer une seule identité valable : celle de « démocrate intelligent, honnête et responsable».
Bien évidemment, dans ce schéma, les comportements tactiques ne peuvent être décryptés qu’en alliances  contre nature. C’est fou le nombre de traîtres et de renégats que le monde peut dès lors recenser ….

Cette instabilité est d’autant plus critique que, face à la complexité et l’indétermination des évènements et face aux influences et pressions de l’intérieur et de l’extérieur et, bien évidemment, face aux contraintes structurelles, là où souvent nécessité fait loi, les acteurs n’ont pas de réelle capacité de contrôle.

Et si l’enjeu et l’urgence pour le pouvoir mis en place s’avèrent être la légitimation de sa compétence, de sa sincérité et de son autorité, la première de ses priorités devrait être la définition d’un agenda et la fixation d’échéances crédibles.

Cet objectif est d’autant plus essentiel que l’effondrement des éléments habituels d’évaluation et d’estimation rend particulièrement délicate l’élaboration de ces agendas d’actions. Et le pilotage de ces réformes énoncées de manière plus ou moins populiste s’avèrera de la même manière particulièrement périlleux. C’est pourtant sur la réalité et le respect de ces agendas et la bonne conduite des réformes annoncées que le pouvoir en place engagera la légitimation de sa compétence, de sa sincérité, de son autorité.

Dans ce contexte d’incertitudes la qualité, la compétence et, allez rêvons, la valeur morale des acteurs politiques et des élites qui ont pris le pouvoir s’avèrent bien évidemment essentiels. Je vous laisse le soin d’évaluer l’écart des actions mises en œuvre par la HAT au regard de ce modèle théorique. La théorie a parfois du bon : elle permet de juger à quel point les gouvernants ont pu se fourvoyer quand ils n’ont rien à lui opposer en termes de réalisations et d’avancées qu’on puisse constater.  La théorie a encore du bon : elle permet de peser les occasions ratées respectivement par le TGV et  par ses prédécesseurs. …

A suivre […]

PS  : le 11/01/2012. On   m’ a demandé de publier ce Post-Scriptum

Monsieur,

Suite à certains propos contenus dans l’éditorial d’hier intitulé « 50 ans de Transition…. (1ère partie) », je vous serais reconnaissant de bien vouloir publier ce jour en post-scriptum sous la deuxième partie le texte ci-après.
Cordialement

Erick Rabemananoro
Communications Officer
Madagascar Country Office
Africa Region
The World Bank


PRECISIONS SUR LE CPIA :

Le CPIA (Country Policy and Institutional Assessment) est un indicateur composite, qui reflète lui-même un ensemble de 16 sous-indicateurs abordant divers domaines : management économique, politiques structurelles, politiques pour une inclusion/équité sociale, management du secteur public et des institutions.  
La note de 2,5 concernant « la gouvernance, la transparence et l’absence de corruption dans le secteur public » et à laquelle faisait référence l’article d’hier (50 ans de transition – 1ère partie) est un de ces 16 sous-indicateurs qui rentrent dans le calcul du CPIA.
Le CPIA pour Madagascar est actuellement de 3,4 (chiffre de 2010). Le seuil pour être qualifié d’état fragile est fixé à 3,2.

Bureau de la Banque Mondiale
Antananarivo

Posted in: opinions