Entre Afrique et Asie : l’île rouge

Posted on 19 octobre 2010

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Découvert ce texte superbe de la regrettée Bakoly D. Ramiaramanana …


Par Bakoly   Domenichini-Ramiaramanana – «Madagascar entre Asie et Afrique»-  Sudestasie, 1982, n° 26, pp. 22-28.

Osivavy maniry volom-bava

Samy tsy hariana

Ny fomban-dray sy reny

Biquette voyant pousser sa barbichette

Promet d’être a la fois fidèle

Aux usages du père et de la mère

DU PARADIS SANS HOMMES AU PROBLÈME DES ORIGINES

Ce fut au temps de l’ancienne dérive des continents, nous conte le merveilleux scientifique, que Madagascar, se séparant de l’Asie – de l’Inde, plus précisément –, s’éloigna vers le Sud-Ouest entraînée par l’Afrique, y connaissant pendant des millénaires et des millénaires, une alternance de jonctions et de ruptures avec la masse continentale. Vingt-huit millions d’années après la dernière rupture géologique, Madagascar, à vue d’homme, est la Grande Ile africaine, à peine séparée du continent par les quelque quatre cents kilomètres du Canal de Mozambique, par ailleurs jalonné d’îles.

De ces anciennes communautés faune et flore ont évidemment conservé la trace; mais le temps de l’isolement, qui fit de l’Ile Rouge un véritable conservatoire d’histoire naturelle, fut également celui du développement de ces espèces endémiques d’une grande richesse et d’une puissante originalité qui font le bonheur des savants, et qui valurent à l’île le titre de «paradis des naturalistes». Certaines disciplines néanmoins se trouvent jusqu’a présent frustrées : l’histoire naturelle de l’homme et, dans son sillage, la préhistoire. Le paradis malgache, jusqu’à preuve du contraire, fut tout d’abord un paradis sans hommes. Et cette absence initiale de nos semblables devait tout naturellement poser aux hommes de science la question de l’origine des habitants d’aujourd’hui, qui suscite encore bien des controverses.

II faut cependant le dire : cette question qui fut, semble-t-il, soulevée des l’époque de ce que l’européocentrisme dominant conduit encore à qualifier absurdement de «découverte de l’île» – le début du XVIe siècle –, reste une question qui agite bien moins l’esprit de Monsieur et Madame Tout-le-Monde que celui des membres de l’élite intellectuelle, et dans le cercle restreint des scientifiques, bien moins celui des Malgaches que celui des étrangers qui les regardent vivre. Sans doute même convient-il surtout de souligner que, sans toutefois les condamner dans l’absolu, bien des chercheurs malgaches, percevant au delà de la quasi indifférence du public la dangereuse ambiguïté d’une perspective rétrograde dans le contexte du pays, sont constamment restés sur la réserve à l’égard de ces recherches telles qu’elles avaient été engagées et, parfois encore, menées.

DES « GENS DE LA TERRE » SANS NOSTALGIE

Réserve donc. Voire même indifférence de l’ensemble des «intéressés». Ce n’est certes pas que les Malgaches soient insensibles à l’histoire et sans souci de leurs origines; mais la seule terre ou s’enracine leur histoire vécue se trouve ici en terre malgache, une terre proclamée «sacrée» par un grand nombre – et d’autant plus sacrée qu’elle avoisine ou leurs tombes ancestrales, dispensatrices d’assurance et de quiétude, ou les poteaux et les mâts rituels du culte des divinités célestes et des ancêtres divinisés qui peuplent le monde invisible, véritable pôle positif de leurs préoccupations existentielles[1]. Descendants de migrants marins devenus insulaires sur une terre assez justement assimilée à un petit continent, nous aurions plutôt tendance à nous voir en espèce(s) endermique(s); et ni l’histoire récente ni la plus lointaine n’ont été de nature à faire obstacle à ce mouvement. Bien au contraire.

Simple coïncidence ou relation de cause à effet, dans ce pays dont les relations à la mer et à l’outre-mer, au delà du peuplement, s’inscrivaient dans l’histoire maritime et commerciale de l’Océan Indien, les habitants ne sont plus qu’une infime minorité à prendre encore véritablement la mer, depuis que Radama I (1810-1828), le premier qui ait été salué dans les relations internationales du titre un tant soit peu surévalué de « Roi de Madagascar », accepta de signer, avec les Britanniques, un traité lié à l’abolition de la traite des esclaves qui l’engageait à interdire les expéditions malgaches contre les Comores, Zanzibar et la côte orientale d’Afrique. Et ce n’était sans doute là que le dernier enfermement, mi-volontaire, mi-main forcée.

De fait, quand il intervint, voici plus d’un siècle et demi, cela faisait un millénaire et demi que les premiers ancêtres, conquérants d’une terre vierge dont le nom devait connaître plus d’un changement au gré des hégémonies, ou des rêves d’hégémonie, sur l’Océan Indien, avaient commencé leur installation, restant probablement longtemps près des rivages. Et c’est sur ces mêmes rivages ou se côtoyaient déjà, avant l’irruption de l’Europe, originaires d’Afrique et originaires d’Asie (Asie du Sud, du Sud-Est et du Sud-Ouest) que les habitants, pacifiques ou belliqueux, mais s’estimant à la fois les maîtres et les enfants de la terre qui les portait – d’ailleurs généralement reconnus pour tels– se mirent un jour à accueillir en étrangers ceux qu’ils appelèrent d’un nom où les linguistes re-connurent l’austronésien laut désignant la mer. «Antalaotra», disaient-ils d’eux : «Gens de la mer». L’on comprend de mieux en mieux l’absence d’une véritable curiosité pour les «pays d’origine» chez ceux dont les ascendants s’affirmaient ainsi, par opposition et depuis des siècles, « Gens de la terre», assez accueillants pour les nouveaux venus, si l’on en juge par l’hospitalité traditionnelle, mais s’évertuant, semble-t-il, à demeurer sans regret pour ceux qui, de gré ou de force, étaient supposes (re)partis sans esprit de retour. «De l’arbre enraciné et de l’oiseau pourvu d’ailes, dit en manière d’excuse un ohabolana des Anciens, c’est à celui que porte un vent de nostalgie de faire un mouvement vers l’autre».

UNE SOCIÉTE SE GUÉRISSANT DU RACISME COLONIAL

Ce n’est cependant pas seulement la fidélité aux grandes lignes de ces conceptions héritées du pass2 qui justifie la réserve de nos contemporains, mais plus encore l’état d’une société convalescente, dont le tissu ronge court le risque d’une déchirure.

En effet, la solidarité malgache elle-même, pour certains, était hier encore – aujourd’hui, qui sait ? – une idée neuve qui venait tout juste de trouver le chemin du cœur, nourrie de volontarisme et pressée de s’inscrire dans la réalité… pour faire pièce aux colonisateurs, puis à tous ceux qui en avaient pris le relais. Comment dès lors ne pas s’inquiéter de ceux-là qui restèrent sans égard aux chevelures diversement bouclées, aux carnations diversement brunes, comme à cette physionomie particulière, faite de mimiques et de postures, et qui permet généralement aux Malgaches des «huit horizons de l’île» –ces «lafy valon’ny Nosy» dont vibrent maints discours – de se reconnaître membres d’une même communauté, avant le premier geste ou la première parole ?

Voilà près d’un siècle à présent que, période coloniale (1896-1960) amplement débordée, détachant les extrêmes du continuum et jouant des apparences purement physiques mises en relation avec la diversité des origines – cheveux lisses contre cheveux crépus ; peaux claires contre peaux sombres ; lèvres fines contre lèvres charnues; fragilité des attaches contre stature d’athlète… bref, Asie de cartes postales contre Afrique de stéréotypes – ces entomologistes diviseurs ne cessent d’abreuver de leur racisme prétendument scientifique, et le vieux démon du particularisme régional, et les antagonismes de groupes hérités du temps de l’esclavage, de l’organisation fonctionnelle des anciennes principautés ou de la mise en œuvre des conceptions du pouvoir développées sous la monarchie.

Conséquence prévisible : les plus éclairés des enfants de l’île, comme les plus désintéressés de leurs intimes, déjà normalement enclins à tenir à distance tout ce qui porte un germe d’éclatement pour l’entité malgache, ne sont pas loin d’ériger en priorité des priorités la nécessité de ramener les regards malgaches vers Madagascar déjà porteuse d’identité culturelle et d’espoir, afin qu’elle devienne, chaque jour davantage, non plus seulement le lieu de la seule vraie tanindrazana ou «terre des ancêtres» de chacun, mais en son entier la tanindrazana iombonana ou «patrie commune». Et c’est ainsi que se font aussi mal accueillir l’universitaire africain et l’artiste asiatique, quand l’insuffisance de leur connaissance des réalités malgaches d’hier et d’aujourd’hui les amène à tirer la couverture à soi.

MALGACHES ET ASIATIQUES FACE AUX AFRICAINS

«Stop à l’adoration des étrangers», disait énergiquement le premier, dans le titre d’un article publié à l’occasion du Festival des Arts et de la Culture (Lagos, Nigeria, 1978), tirant une mauvaise conclusion de constatations parfaitement justes. Et d’argumenter : «Des trouvailles archéologiques ont confirmé que l’histoire des Malgaches ne peut être expliquée qu’en relation avec les autres îles de l’Océan Indien et la côte orientale d’Afrique. Aussi est-il regrettable que, même devant de telles données, quelques historiens malgaches soient toujours enclins à attribuer leur histoire à des origines malaises».

La réponse ne se fît pas attendre : «(…) La culture historique et géographique du Professeur X nous étonne ; l’originalité de son raisonnement nous déconcerte.

« L’on a pu, en effet, rapprocher les découvertes archéologiques faites dans les sites de pêcheurs du Sud, dans les cités rasikajy de la côte Est et dans les comptoirs antalaotra du Nord-Ouest, d’autres découvertes sur la côte orientale d’Afrique, particulièrement dans les comptoirs souahili qui fournissent des éléments comparables. L’étude du matériel archéologique a bien établi l’existence d’échanges entre les comptoirs d’Afrique et les échelles malgaches  : c’est ainsi que l’on a retrouvé à Kiloa, dans des couches datées du XIIIe siècle, des objets en chloritoschiste fabriqués à Madagascar, dans la région de Vohémar, à la même époque. Et il existe bien d’autres données qui attestent de façon irréfutable l’existence de relations entre la côte orientale d’Afrique, les Comores et Madagascar. Mais la contribution africaine à la culture et au peuplement de notre pays ne peut permettre à quiconque de le considérer comme une simple annexe de la civilisation bantoue, pas plus que la contribution malaise (voire malgache) à la culture et au peuplement de l’Afrique, de définir celle-ci comme les Hespérides du monde austronésien».

La République Démocratique de Madagascar, membre de l’Organisation de l’Unité Africaine comme la première République Malgache, a participé à Lagos au Festac, matérialisant une fois de plus, par ce geste, la prise en considération des affinités avec l’Afrique – des affinités qui étaient d’ailleurs déjà reconnues sous la monarchie, quand, de part et d’autre du Canal de Mozambique, les princes se traitaient mutuellement de «parent» dans leurs échanges diplomatiques. Mais de là à accepter de considérer comme «étranger» tout ce qui distingue de l’Afrique, il y a plus d’un pas que beaucoup se refusent naturellement à franchir.

Pour éviter toute polémique cependant, d’un commun accord avec l’auteur, passé le premier mouvement d’humeur, la réponse à «Stop à l’adoration des étrangers», proposée à la revue d’animation culturelle et scientifique Ambario, ne fut pas alors publiée. Néanmoins des âmes véritablement bien intentionnées, nous a-t-on dit, surent mettre en garde le collègue fourvoyé; et il semblerait bien, si l’on en croit la rumeur universitaire, qu’il ne soit plus désormais de ceux qui manifestent agressivement leur contrariété, quand les Malgaches, à leur habitude, se montrent moins Africains que Malgaches, en appelant à leur héritage asiatique, comme ils se montrent moins asiatiques que malgaches, en appelant à leur héritage africain.

MALGACHES ET AFRICAINS FACE AUX ASIATIQUES

«L’on dit chez nous qu’il y a, depuis longtemps, beaucoup de Malais dans le Centre de Madagascar. Mais, dites-moi, quelles y sont maintenant leurs activités? Vous-même…

– Mais non. Il n’y a plus de Malais à Madagascar! Il n’en reste que des Malgaches ».

C’était au Festival des Arts de l’Océan Indien (Perth, Australie Occidentale, 1979), un moment exceptionnellement négatif des échanges, par ailleurs fructueux, entre le directeur de la troupe nationale d’un pays de l’Asie du Sud-Est et un chercheur malgache venu faire moisson de traits communs à la culture de son île et à d’autres cultures de la région. Moment de profonde irritation de quelqu’un qui venait d’avoir à assurer, au gré des interlocuteurs, que le malgache, langue effectivement austronésienne, n’était pas du malais, ni non plus de l’indonésien… que lui-même n’était pas né à Java, ni ses parents, ni ses grands-parents…, qu’il n’était pas de Birmanie, ni ses vêtements malgré la soie et sa couleur…, qu’il n’était pas… Son pays, c’était là-bas : très loin vers l’Ouest; l’Ouest Nord-Ouest; sur l’autre rive de l’Océan Indien; cette île tout à côté de l’Afrique, à bien des égards africaine.

«Un bon exemple, si vous le voulez bien. Le professeur Trân Van Khê, qui revient justement d’une mission chez les minorités ethniques du Vietnam, avait parfaitement raison, dans cette éblouissante conférence qu’il a donné à la Table ronde[2], de rapprocher un de leurs instruments de musique de la valiha, cette cithare sur tuyau de Madagascar dont vous pouvez voir différents modèles à l’Exposition.

M. Trân Van Khê en a évoqué les diverses formes dans ce vaste monde austronésien qui va de Formose à la Nouvelle-Zélande, et de Madagascar à l’Ile de Pâques, sans oublier les vestiges ou prolongements en Asie continentale. Le nom malgache de valiha, si je me souviens bien, vient du sanscrit. Et maintenant, retournez-vous pour voir la cithare sur bâton de ce merveilleux artiste tanzanien qui ne peut communiquer ici que par son art, parce qu’il ne parle aucune des langues dont nous nous servons. Les musiciens traditionnels malgaches jouent du même instrument depuis des siècles, l’appelant presque du même nom qu’en Tanzanie, un nom dont l’étymologie remonte à celui d’une harpe de l’Egypte antique».

Ce ne sont certes là que des exemples, mais d’autant plus parlants qu’ils mettent justement en scène de ces rares chercheurs de Madagascar qui s’intéressent aux «pays d’origine». Et l’on y voit que ceux-là mêmes qui s’efforcent effectivement d’étendre les maigres connaissances qui alimentent la conscience de l’appartenance de l’île à des aires culturelles débordant ses rivages, restent foncièrement de ces personnes bien plus portées à souligner la différence et l’originalité malgaches qu’à se reconnaître dans les miroirs suscités par le tain fait de ressemblances partielles qu’on leur tend ici et là.

LA LEÇON DE PRUDENCE DES MANNEQUINS

Cela dit, il faut aussi relever que, pour les Malgaches présents, le Festival des Arts de l’Océan Indien fut l’occasion de découvrir que l’Asie n’est pas toujours sans chercher à se distinguer soigneusement – trop soigneusement – de l’Afrique longuement méprisée qu’elle connaît assez mal peut-être.

La veille même de cette discussion que je viens d’évoquer, nous étions quelques-uns à nous être étonnés, en préparant le stand Madagascar – d’ailleurs curieusement baptisé «Malagasy» par les Australiens prenant le nom des habitants pour «le nouveau nom du pays depuis le changement de régime» – stupéfaits de voir tant de représentants de pays «riverains» [3]exposant au Panoramic Exhibition on Indian Ocean Cultures se disputer presque, à propos de mannequins de vitrine blancs et noirs comme on en voit désormais un peu partout, et que le régisseur avait apportés pour la présentation des costumes «nationaux»  : des mains fébriles s’arrachaient quasiment les mannequins blancs…, écartant avec obstination les noirs, assez malicieusement proposés, semblait-il. Cela se passait sans un mot. C’était à la fois triste et cocasse; mais plus grave en tout cas que le chauvinisme, quelque chose comme un racisme larvé. De voir ainsi passé l’ombre du «péché vraiment capital», qui nous renvoyait à certains aspects de nos propres problèmes, nous avait rappelé – si peu que nous l’ayons oublié – que la prudence, sur laquelle insistent les plus lucides des citoyens malgaches, était encore et toujours de mise.

LA LEÇON DE SAGESSE DE L’HISTOIRE NATIONALE

Le racisme qui, Dieu soit loué, n’ose plus dire son nom, reste malheureusement l’une des plaies de ce XXe siècle finissant ; et le désir de s’en délivrer peut aussi bien tourner à l’obsession, qui manque rarement de faire place à une certaine irrationalité. Des incidents tels que celui que je viens de signaler sont, on le sait, monnaie courante dans les rencontres internationales, seuls changeant les protagonistes. Ainsi n’est-il même pas exceptionnel que l’on revienne, paradoxalement, de bien des festivals et autres réunions intentionnellement organisées pour favoriser une meilleure compréhension entre personnes venues de divers horizons, avec un certain arrière-goût d’amertume et, parfois pire encore, pour certains, deux tentations faussement contradictoires  : celle des nouvelles fermetures, plus dangereuses que les anciennes, et celle des fuites en avant, qui n’en sont que la suite logique.

Ici et maintenant, derrière ceux qui, voulant faire l’ange, en viennent à faire la bête – prétendant rejeter l’Afrique et l’Asie dans les ténèbres du dehors avec leurs brebis galeuses – se profilent des silhouettes autrement plus inquiétantes, que l’on préférerait certes ne pas voir, mais auxquelles il convient de prendre garde. Toujours est-il que la puissance maléfique de cette idéologie raciste, encore épisodiquement résurgente, semble même empoisonner sournoisement jusqu’à certaines rêveries tournées vers le futur, qui, pour terrasser le monstre, s’en remettent à la « naissance d’une nouvelle race». Et combien sont-ils ceux qui déjà sont près de céder aux mirages de ce rêve, dont la traduction dans le réel risque pourtant d’être, une fois de plus, une horrible infidèle, aussi prompte à oublier la générosité initiale des rêveurs qu’à s’accommoder d’un long cortège d’effets pervers? Mais s’il est vrai que les connaissances historiques autocentrées peuvent effectivement guider les acteurs du présent, l’histoire même de l’Ile Rouge nous offre les faits et arguments susceptibles de faire couper les ailes à ces rêveries pernicieuses. Car le temps n’est plus, à Madagascar, où l’on aurait pu à ce propos – comme d’ailleurs à tel autre – marier l’innocence à l’utopie.

En effet, les historiens, qui savaient déjà les utopies totalitaires, commencent aussi à bien connaître la face cachée de ce roi centralisateur obsédé d’égalitarisme et d’uniformité, dans les pas duquel nos rêveurs, sans le savoir peut-être, mettent leurs pieds. Confortée par celle des membres de l’appareil d’Etat qui réussit à se développer à son ombre, la tradition officielle de sa propre dynastie – la dernière de la monarchie malgache – l’a habillé en prince de légende comblant, à l’aube du XIXe siècle, l’espérance de tout le peuple « Sous-le-ciel». L’analyse des faits historiques, par la confrontation de l’ensemble des traditions, révèle, en même temps que les déportations massives de populations à la vieille mode de la lointaine Asie continentale – déportations supervisées par une puissante «armée noire», alliée à plaisanterie du souverain à la vieille mode de l’Afrique voisine – un tyran mû par une exceptionnelle volonté de puissance, et dont le règne, marqué par le totalitarisme, fit en définitive plus de malheureux que d’heureux. Sans doute conviendrait-il donc, mettant au tableau les ombres qui donnent du relief, de cesser de chanter sur tous les tons – mea culpa – les louanges inconditionnelles de ce prince contesté en son temps par ses pairs, pour qu’enfin le voile se déchire et que parviennent aux vivants les leçons du passé.

Peut-être alors que, tout en contribuant à écarter, avec l’ultime avatar du racisme, les dangers inhérents à de telles échappées vers l’utopie, la connaissance de cet échec historique – aujourd’hui prévisible (lois de Mendel, etc.) – pourrait être de nature à éveiller un regard neuf sur le monde… et sur soi-même, partie intégrante de ce monde, dont la richesse est dans le pluralisme, et l’avenir, fonction d’une bonne perception de l’interdépendance des pays et des hommes. Mais déjà, vocation oblige, ayant relégué au second plan l’examen sans extrême urgence du problème des origines – d’ailleurs autrement posé désormais – et prenant sur le public, dont l’écoute favorisa leur prise de conscience, l’avance que permet une position privilégiée, divers chercheurs ont commencé d’inscrire l’étude des différences et des similitudes culturelles dans cette juste perspective. La question, à ce niveau, n’est donc plus que de savoir de quelle manière pourraient effectivement faire leur percée ces chercheurs nullement scientistes, et dont le dynamisme est manifestement en rapport avec le souci de maintenir leurs activités culturelles et scientifiques, faisant feu de tout bois, dans le droit fil de préoccupations civiques et morales également tournées vers le futur et la mise en lumière des solidarités.

L’OCÉAN INDIEN ET LA MISE EN LUMIÈRE DES SOLIDARITÉS

De vrai, encore que la Grande Ile fût alors plus préoccupée de se débarrasser du néocolonialisme que de saisir une occasion de sortir, peut-être définitivement, de l’inconfort d’une certaine marginalité, bien des espoirs semblaient permis, voire près de dix ans, quand le Comité scientifique international pour la rédaction d’une histoire générale de l’Afrique décida de la tenue d’une réunion d’experts sur «les contacts historiques entre l’Afrique de l’Est et Madagascar d’une part et l’Asie du Sud-Est d’autre part, par les voies de l’Océan Indien».

La formulation du problème n’était certes pas totalement satisfaisante au départ, car ainsi que devait le faire remarquer, un jour, un animateur du Teatre Keliling de Jakarta, au terme d’une intéressante discussion, les peuples de l’Océan Indien – sans oublier les arrière-pays – forment une chaîne ininterrompue, dont les maillons soigneusement refermés sur soi-même en anneaux désormais entiers, restent mobiles au point de pouvoir se recouvrir : image quelque peu approximative, mais qui retrouve toute sa justesse sitôt que, repassant à l’analyse, on prend en considération, non les ensembles spécifiques que constituent en leurs unités respectives les diverses cultures nationales, mais leurs composantes aux multiples valences.

C’était d’ailleurs là ce que nous avions fait au cours de cette soirée, où il fut aussi bien question d’une princesse de l’archipel nousantarien, qui émigra vers Madagascar au IXe siècle avec tout son peuple, que des poupées de cuir des petites filles malgaches d’hier. Du riz, nourriture de base de tant de peuples de la région, que de l’écharpe et de l’ombrelle célébrées par des danses de Madagascar et de Malaisie, et qui sont encore parties constitutives du costume de certaines Laotiennes et de certaines Malgaches. De telle façon de s’accroupir, talon au sol, si peu naturelle qu’elle ne peut relever des universaux, que de l’art poétique des hainteny malgaches et des pantun hespéronésiens qui, avant de rejoindre dans l’universel l’art des chants alternés des scaldes nordiques, par exemple, nous mène, à travers les chants alternés de l’Asie du Sud-Est continentale, jusque dans l’ancienne Chine du Sud, berceau des cultures austronésiennes. De l’influence de l’islam ou du christianisme plus ou moins perceptible suivant les pays, que de l’aire de diffusion de la pirogue à balancier, etc. Et le fait est que la simple cartographie de ces divers traits suffisant à mettre en évidence une certaine unité culturelle de la région, la réunion d’experts, organisée dans le cadre de l’Unesco (Port-Louis, Maurice, 1974), en vint normalement en conclusion à attirer «tout spécialement l’attention du Directeur Général sur l’intérêt qu’aurait à l’avenir la création d’un nouveau programme consacré à l’étude des cultures et des civilisations de l’Océan Indien et des pays bordiers» (recommandation No 18 du Rapport final).

Bien des espoirs étaient donc permis. Malheureusement, si la reconnaissance de l’Océan Indien comme région culturelle semble bien un fait acquis au sein de l’Unesco, les rivalités semblent encore loin de s’être tues; et la mise en place de l’institut chargé de l’application du programme défini au cours des diverses réunions d’experts qui se sont succédées (Sri Lanka, 1978; Australie Occidentale et Maurice, 1979, etc.), ne semble pas près d’aboutir. Alors… sous le régime du statu quo ante, malgré les handicaps que l’on sait, Madagascar, très officiellement, participe aussi bien au programme Unesco centré sur les «cultures malaises» qu’à celui, plus récent, de l’East African Centre for Research on Oral Traditions and African National Languages (EACROTANAL, Zanzibar), qui bénéficie du soutien de l’Unesco.

Par chance, cependant, ceux que l’on appelle assez bizarrement des «hommes de culture» (artistes, chercheurs, écrivains, enseignants…) sont en majorité des personnes d’initiative essentiellement préoccupées d’harmonie et d’efficacité. Et c’est en somme grâce à eux que l’on a pu, assez paisiblement, mettre à profit divers cadres de rencontres et d’échanges, voire même de réelles collaborations, en attendant que soient correctement organisées, et une véritable coordination des efforts, et une meilleure circulation des informations. Quant aux plus ouverts des chercheurs de la Grande Ile, activement présents dans les différents lieux où, déjà, les travaux prennent en compte l’existence du cadre historique de l’Océan Indien – qu’il s’agisse, par exemple, du Centre de Documentation et de Recherches sur l’Asie du Sud-Est et le Monde Insulindien (CeDRASEMI), que connaissent bien les lecteurs de Sudestasie, ou qu’il s’agisse du Centre de Recherches Africaines (CRA), qui pourrait leur réserver bien des surprises – à plus forte raison sont-ils partie prenante là où les travaux s’inscrivent effectivement dans ce cadre. Ainsi les voit-on, pour l’heure, contribuer efficacement à la « réanimation » de l’Association Historique Internationale de l’Océan Indien (AHIOI, Saint-Denis, La Réunion) association suscitée par le directeur des Archives de l’Ile Maurice et dont la réunion constitutive valant premier congrès fut organisée à Tananarive par l’Académie Malgache, en 1960. Madagascar, après un demi-siècle de colonisation, allait alors à nouveau recouvrer son indépendance, ou du moins ce qu’on appelle désormais la «première indépendance». Souhaitons alors que ce réveil soit, à son tour, le signe annonciateur d’une nouvelle libération.

B.D.R.


[1] L’on peut même se demander si l’attachement de nombreux chrétiens à leurs «paroisses familiales», de la ville comme de la campagne, paroisses fondées par les ancêtres, n’est pas à mettre parfois en relation avec ce processus de sacralisation.

[2] «La place de la musique dans les cultures de la région de l’Océan Indien», première des deux tables rondes organisées dans les cadres conjoints du Festival des Arts de l’Océan Indien, de la 18e Assemblée Générale du Conseil International de la Musique de l’Unesco et de la célébration de la Semaine mondiale de la musique. L’autre table ronde, qui se tint également à l’Université d’Australie Occidentale, portait sur «Les influences qui s’exercèrent entre les traditions musicales des diverses cultures de la région de l’Océan Indien».

[3] Certains, à vrai dire, quoique tournés vers l’Océan, se trouvent assez loin de ses rives.

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