Petites réflexions sur le sommet de Nice

Posted on 9 juin 2010

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Les malgaches ne sont ils  plus que des pions dans le jeu de Zuma et de  Sarkozy ?

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana Pitchboule)


01 Juin 2010 : Sommet de Nice.  Le président Sarkozy déclare :  « depuis le retrait à la présidentielle de Andry Rajoelina les positions de la France, la Sadc et l’Afrique du Sud se sont extrêmement rapprochées« . Jacob Zuma d’ajouter «  Le président Sarkozy a certainement raison. On se rapproche d’une solution. on est confiant de voir le problème se résoudre rapidement « 

La crise politique malgache est, on le répète, le reflet d’un affrontement d’intérêts exogènes : aux  intérêts et à la géopolitique française, s’opposent les intérêts et la géopolitique d’un bloc africain et d’un pays en particulier : la république Sud Africaine. Au soutien formel de Zuma à Ravalomanana  s’oppose le soutien à peine moins formel de la France à la HAT TGV. « … les positions de la SADC et de la France sont PRESQUE en harmonie » disent ils. Le point d’achoppement restant probablement, quant à la résolution du conflit malgache, la question du retour de Ravalomanana et de sa participation à un processus électoral qu’il aurait peut être encore des chances d’emporter.

Et,  bien qu’il soit irritant de l’imaginer,  la résolution de la crise passera par l’aval conjoint de Paris et de Pretoria, sponsors respectifs de TGV et de Ravalomanana. Celui qui se fera lâcher par son sponsor n’aura plus voix au chapitre.  On peut aisément imaginer que ce lâchage se fera sur la base d’une négociation entre les deux puissances. Elles se mettront d’accord sur le dos des protagonistes … on peut tout aussi aisément l’imaginer.

En prenant en compte cette hypothèse, on peut élaborer quelques modestes conjectures.

1. Au premier chef, la vision d’une Communauté africaine ou d’un ensemble économique et politique SADC-COMESA établi sur le modèle de la Communauté Européenne, qui conférerait à la région une puissance au rang des plus grandes, définit probablement l’ambition de l’Afrique du Sud : Zuma rêve faire de la RSA le moteur d’une Union Economique et Politique Régionale comme l’ont été l’Allemagne ou la France pour l’Europe. Dans ce sens, le panafricanisme convaincu de Ravalomanana et son idée de l’intégration de Madagascar dans cet ensemble régional, justifie à lui seul le soutien que Zuma lui apporte, au regard de l’irrespect de Rajoelina des institutions africaines et de son alignement sur les intérêts de la France. Ici, le conflit est plus idéologique qu’on ne l’a imaginé : alignement panafricain et régional contre alignement francophile.

2, L’Afrique veut montrer qu’elle peut changer et qu’elle peut mettre fin aux sempiternels cycles de coups d’Etat. Le conflit malgache devient un enjeu symbolique quand la prévention des changements de régime veut passer par un message aux candidats putschistes : NO PASARAN ! Ravalomanana, qui a été taxé d’hypocrisie à ce sujet, n’est ni le propriétaire ni l’inventeur de cette théorie. Et il ne sert à rien de ressasser 2002, la configuration géopolitique n’etant pas la même. Dans ce sens, les africains se sont aujourd’hui bien trop engagés jusque là pour pouvoir désormais se rétracter.  Ils refuseront ainsi jusqu’au bout d’accorder la moindre légitimité aux putschistes. Rajoelina commet une erreur fondamentale en espérant que les africains reviennent sur leur position, d’autant que, d’une part, son absence de légitimité sociale les conforte dans cette voie et que, d’autre part, son fiasco à l’ONU a affirmé leur poids. Et il en commet une autre sur l’avenir (une de plus) en prétendant se moquer de l’intégration régionale.

3. L’Afrique du Sud avec sa place nouvellement acquise au G20 est désormais un acteur majeur  avec lequel Sarkozy,  qui présidera le dit G20 en 2011, doit désormais négocier dans le jeu d’alliances et de tractations qui se tiennent au sein  de l’organisation,  et dans l’ambition sarkozienne  d’une réforme de la gouvernance mondiale. L’envergure économique de la nation arc en ciel en fait bien évidemment un partenaire à ménager avec précaution. Il était ainsi impossible de risquer le courroux de la RSA en invitant le TGV à Nice, ceci caractérisant le poids de Zuma dans le jeu Africain.

4. Les ambitions Onusiennes de l ‘Afrique du Sud, à l’aune des négociations actuelles pour la réforme du Conseil de sécurité et de la  représentation de l’Afrique au sein de l’organisation – élargissement du Conseil à au moins un membre permanent avec droit de veto, membre issu du continent africain – caractérisent  un autre  élément du jeu diplomatique actuel. Le soutien que laisse miroiter Sarkozy quant à cette ouverture du Conseil de Sécurité à l’Afrique s’avère être probablement un élément essentiel des rapports entre Paris et Pretoria.

5. La France a-t-elle intérêt à la montée en puissance  d’un groupe panafricain dans la région ? Oui, probablement, sur le plan économique et sur le plan de la stabilité politique, enjeu fondamental qui a largement eu sa place lors du sommet de Nice. Non probablement, sur le plan géopolitique : le jeu traditionnel du clientélisme français et des alliances est tout de même plus facile à jouer face à des  états isolés, que face à un front uni et solidaire. Le discours de Sarkozy de Nice serait schizophrène : « faut que je m’appuie sur l’Afrique pour le G20, je vais donc leur promettre des choses quant à l’ONU ;  mais en même temps ça m’enquiquinerait qu’ils s’entendent trop bien ».

6. Le sujet des intérêts de la métropole à sauvegarder a Madagascar, celui de la zone d’influence économique et stratégique à préserver, et celui de la défense des groupes d’influence ou des entrepreneurs francophones et francophiles – locaux comme extérieurs – lésés par Ravalomanana et en exécration de ce dernier qui refusent absolument l’idée de son retour, ont été largement débattus (cf articles « les enjeux de la France »). La détestation du personnage et le conflit historique que Paris a développé vis-à-vis de Ravalomanana, s’y rajoutant, la France ne manque pas de raisons pour réfuter l’idée d’un retour de l’ancien dirigeant  au pouvoir. Mais au-delà de l’erreur d’analyse qui n’a pas pris suffisamment en compte le rejet du TGV, Paris devra bien un jour revenir sur sa position pour considérer des enjeux plus essentiels. Les éléments d’une négociation Ravalomanana/Diplomatie française peuvent êtres posés sur la table. Pourquoi ce blocage ? La Real Politik aurait dû reprendre ses droits. Et si on accepte l’idée que le pouvoir fantoche de Rajoelina n’a probablement plus aucune crédibilité aux yeux de la France, en particulier au vu de son assise sociale quasiment inexistante, pourquoi le soutenir ?

7. Jusqu’où la situation peut elle rester bloquée à Madagascar ? Le TGV peut jouer le pourrissement de la situation. Au fil de l’eau des ralliements et des reconnaissances, des alliances tactiques de circonstance, il peut penser aller petit à petit vers une « normalisation » technique et une reconnaissance de facto : le peuple malgache a survécu, survit et survivra encore. Sa capacité d’adaptation et sa capacité de conservation sont parmi ses grandes qualités. Elles caracérisent aussi son plus grand défaut. Que cela prenne encore 6 mois, un an, ou deux ans ou 5 ans de transition HAT, tant qu’on arrivera, à coups de sparadraps économiques, à éviter  l’explosion sociale et tant que, de reports en reniements et pseudo médiations diplomatiques, on arrivera  à endormir  la communauté internationale (l’Iran et Israel font ça très bien aussi), on peut cyniquement s’en contenter… Et ce, quel que soit le prix à payer par la nation malgache. La question est combien de temps l’explosion sociale pourra t elle être contenue. Les acteurs qui (mé)jouent cette carte du pourrissement , prennent là une option bien dangereuse.

8. Les enjeux de développement et les intérêts du peuple malgache ? On en fait dans cette lecture bien peu de cas.  Parce que la sortie de crise se réalisera quand les grandes puissances seront assurées de la satisfaction de leurs enjeux et d’une réponse adéquate à leurs visions stratégiques respectives. La RSA veut un accord qui préserve sa vision panafricaine. La France veut un accord qui préserve les intérêts de ses entrepreneurs.  La personnalité des dirigeants de fait ou déchus importe peu, quelque part. Ils ne sont que le jouet de ces rivalités exogènes. Ravalomanana n’est peut être plus que le jouet de Zuma, quand il se croit son partenaire.  Mais incapable de négocier directement avec Paris, il est enfermé dans une logique qui ne lui appartient probablement plus. Le TGV quant à lui ne gardera plus longtemps les faveurs d’une diplomatie française lassée de ses divagations et prête à le lâcher dès que la situation, les opportunités et les tractations nécessaires l’exigeront.

9. Les tensions et les rancoeurs sont tellement exacerbées localement, qu’une  inquiétude majeure s’est imposée : l’installation dans la durée des conflits quels que soit le compromis adopté. Un retour de Ravalomanana laisse craindre des règlements de compte. Le compromis ne suffira plus. Il est indispensable qu’une véritable réconciliation nationale se fasse pour dépasser les erreurs et dérives des ces  dernières années, afin que le pays ne reste pas le pion sacrifié de ce jeu d’échecs géopolitique et de cette internationalisation de la crise malgache.

10. Les autres acteurs, jouent leur propre jeu. L’Europe, dont la position est relayée par l’activisme de l’opposition de la Diaspora malgache, affirme son intransigeance en s’accrochant au sacro-saint principe de  constitutionnalité, s’appuyant en cela sur les accords de Cotonou. Mais au-delà des principes affirmés sur la récente  confirmation des sanctions de l’UE, il importe aux acteurs européens de ne pas laisser la France imposer sa vision de la situation et sa main mise sur la région Océan Indien. Mais au bout du compte, ces oppositions formelles de points de vue, ne sont qu’arguments de tractations diplomatiques dans les jeux de pouvoir entre européens. Ainsi va la géopolitique. Les relations privilégiées de Ravalomanana avec les dirigeants de l’Europe du Nord et des USA font le reste.

11. La Chine, plus pragmatique elle,  s’en moque. Quel que soit le régime en place, sa puissance économique et financière lui permettra de s’accommoder de n’importe quel pouvoir. Il est probable qu’elle ait d’ailleurs joué toutes les cartes, et alimenté jusque là tous les râteliers. Ravalomanana ou TGV ??? Ils prendront de toutes façons ses sous (Soalala, dont se gargarise le pouvoir TGV, était un dossier initialisé sous Ravalomanana).   Ses intérêts géopolitiques et géostratégiques ne seront que le reflet de ses prises de position économiques.

12. Quant à la grande Amérique, elle compte les coups. Si ils ont accordé un  temps leur faveur à Ravalomanana l’anglophone anglophile, les Etats-Unis, à la base attachés au principe de démocratie qui faisait de l’AGOA l’outil de leur influence stratégique et politique, ont probablement mieux à faire quant à la préservation de leurs intérêts, pétroliers en particulier, sur le golfe de Guinée, en Angola et au Nigéria. Trop contente de contrer la France, l’Amérique s’alignera probablement provisoirement sur la stratégie de son allié traditionnel et de son partenaire économique majeur : l’Afrique du Sud.

Dans cette partie d’échecs à l’échelle mondiale, le pays et le peuple malgache importent peu. C’est rageant à imaginer, mais il en est ainsi. Et la situation perdurera au gré des tractations entre les grands, qui ne seront pas plus empressés que cela à la résolution de la crise, si celle-ci leur permet de servir leurs propres stratégies. Ravalomanana et Rajoelina ne sont probablement plus que des pions dans cette situation. Seules des initiatives fortes de la part de tous les acteurs malgaches, pour aller véritablement vers une réconciliation nationale et bâtir enfin une sortie de crise malgacho-malgache, peut permettre au pays de reprendre sa place, au lieu d’être le jouet des grands de ce monde. Au-delà des enjeux de pouvoir, de la sauvegarde des ego, et même  des enjeux économiques et sociaux immédiats, il en va de la situation future de notre pays dans le concert  des nations … En ont-ils seulement conscience ? Il suffit, là …

Quant à moi, ce ne sont là encore qu’hypothèses et conjectures …

Bien à vous tous …

Patrick Rakotomalala (Lalatiana Pitchboule)

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