Identité et acculturation politique malgache: réflexions

Posted on 31 mars 2010

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Par Lalatiana Pitchboule

Ci-après quelques modestes réflexions sur la prétendue inculture politique des malgaches et les difficultés de nos systèmes politiques … Le débat  est  ouvert.

A l’aune de la crise politique qui touche Madagascar depuis un an et à l’examen  des difficultés de mise en place d’un système politique stable dans notre pays en voie de sous-développement, se pose la question de la citoyenneté. Ce paradigme de la citoyenneté se définit lui-même sur  des enjeux de responsabilité de l’individu vis-à-vis de la collectivité nationale. Responsabilité des dirigeants politiques, mais aussi responsabilité de chacun des acteurs d’une société qui devraient bâtir ensemble l’avenir de leur nation.

C’est bien la défaillance de cette responsabilité vis-à-vis du collectif qui caractériserait les problèmes de gouvernance, les comportements prédateurs,  l’incivilité des comportements, les sentiments d’impunité, tous éléments ferments de l’instabilité politique.

Nous posons une hypothèse : Il s’agirait là d’une forme de désobéissance à la loi  fondamentale, à savoir la constitution qui définit, d’une part, les principes d’un cadre de référence général, d’autre part, les dispositions de fonctionnement des institutions et, enfin, les modalités de représentation des citoyens.

C’est sur cette hypothèse de la désobéissance  à la loi fondamentale, que la question de l’acceptation de la loi et de l’identification à la loi se poserait : « comment respecter ni même accepter un système défini sur des valeurs dans lesquelles,  moi citoyen, JE ne me reconnais pas ? »

Les termes du problème de la politique malgache sont énoncés : identité, valeurs, collectivité nationale, collectif … sur lesquels on peut énoncer certains postulats.

Postulat 1 :

Cette désobéissance à la loi est symptomatique du rejet d’un système dans lequel

1) le citoyen ne se reconnaît pas en termes de responsabilité vis-à-vis de la collectivité nationale 2) doute de sa représentativité et ne sent pas entendu.

Perdant toute confiance dans le système, il ne peut se projeter dans  l’avenir.  « Comment puis-je participer à un projet collectif national quand je ne peux me reconnaître acteur de ce projet collectif ? »

Postulat 2 :

Ce rejet serait dû à une discordance patente entre, d’un coté, un droit et des institutions strictement héritées de la colonisation (issus d’us et coutumes occidentales) et, d’un autre coté,  une culture, un droit et des organisations sociales traditionnelles. L’acculturation (au sens de modèle étranger calqué depuis l’extérieur) dont souffrent nos systèmes politique, juridique, institutionnel, administratif sape l’installation d’un système pérenne, approuvé et DEFENDU par tous les citoyens de la nation malgache.

Postulat 3 :

Alors même que les valeurs traditionnelles prônent la prépondérance du collectif et du consensus,  les évènements de 2009 (« le pouvoir appartient à la rue … le consensus n’est pas possible ») reflétaient  un rejet des ces valeurs ancestrales de consensus. Les hommes politiques actuels devraient prendre conscience que la rupture qu’ils vivent avec le peuple quant à ces valeurs sera irrémédiable.

On constate une  dichotomie caractérisée  entre, d’une part, une culture démocratique occidentale fondée sur l’individualisation et son système  démocratique où la majorité l’emporte sur la minorité et, d’autre part, une culture et des valeurs traditionnelles malgaches traditionnelles fondées sur le consensus social (fihavanana et teny iarana) et l’intégration. Ce système majoritaire serait vu chez le malgache comme profondément frustrant.

Il  y a là une forme de rupture entre deux pans de la société malgache : entre les anciens  (attachés aux structures et valeurs traditionnelles)  et les modernes (éduqués ou aliénés sur un modèle et des valeurs occidentales). Même si ces « modernes » restent  toutefois profondément attachés à leur identité, écho d’un inconscient collectif extrêmement fort.

En fait, le passage à la modernité ne s’est pas fait avec « l’accompagnement au changement » qu’il aurait été nécessaire d’opérer. Les revendications identitaires brutales de 72 et 75 en témoignent.

En zones urbaines en particulier, cette modernité qui a mis en avant des enjeux d’image de l’individu, de respect du succès et de la réussite à tout prix, a aliéné les valeurs originelles perverties par l’image de modèles inaccessibles et inadéquats.

L’acceptation de la modernité devrait établir un juste équilibre entre cette valorisation de l’individu, de sa capacité d’initiative et de son mérite tout en préservant la cohésion du groupe social fondée sur des  valeurs traditionnelles d’intérêt collectif.

Postulat 4 :

L’absurdité s’avère encore plus grande quand les institutions mises en place ne visent qu’à définir les mécanismes d’acquisition et de contrôle du pouvoir et non pas les mécanismes assurant la représentativité des individus. Les échos que l’on a des idées d’une nouvelle Constitution ne diffèrent pas : les enjeux affichés sont « comment mettre en place des contre pouvoirs ». Absurdité…  Les enjeux devraient être « comment assurer une réelle représentativité ? ». Les contre pouvoirs seraient alors naturels.

En zones rurales en particulier, la représentativité des individus n’est pas garantie dans ces institutions et administrations héritées d’un système à vocation fortement centralisée.

L’instabilité politique a empêché la mise en place des structures, organisations d’une décentralisation ad hoc, seule capable de, justement, stabiliser politiquement le pays en définissant des niveaux de décision et d’exécution plus proches des individus  en leur rendant  la parole au regard des structures sociales effectives. Les errements successifs de la décentralisation, en termes de mise en place   depuis 1960, attestent de la difficulté à bâtir de manière stable  un système où les principes de subsidiarité (responsabilité et reconnaissance de la compétence à chaque niveau) seraient fermement établis.

Quitte à bâtir une nouvelle constitution, celle-ci  devrait poser une fois pour toutes les principes, les institutions et modalités d’une décentralisation effective.

Postulat 5 :

Une profonde contradiction demeure. S’il  peut assumer son  rôle et son sens du collectif au niveau de son groupe social et de son terroir immédiat (niveau le plus bas : famille et  fokonolona) , le malgache  n’identifie pas son intérêt dans l’élargissement à un niveau d’organisation sociale, administrative et politique supérieur. « Je veux bien m’impliquer au niveau de mon groupe social immédiat, au niveau de mon terroir immédiat,   mais pour ce qui est de la région ou de l’Etat, ce n’est pas mon problème.  C’est le problème de ceux qui savent, de ceux qui ont l’instruction et le pouvoir ».  Mais en même temps,  qu’il délègue toute responsabilité au pouvoir d’en haut, il se défie profondément du gouvernement (« un fourre-tout, tous pourris »), et s’enferme dans une forme de résignation dont il ne sort que dans l’explosion sociale brutale.

Postulat 6 :

Le malgache reste profondément attaché à l’image et au rôle du ray-amandreny, sage qui soutient, protège et arbitre.  Le titre « zanak’i dada » qui définit les partisans fervents de Ravalomanana, en est la caractéristique qui reflète un archétype culturel. Il est idiot de le mépriser et de vouloir le bannir.

Le ray-amandreny tire sa légitimité du groupe social qui le reconnaît et le désigne dans son rôle de sage et d’arbitre. Non désigné, celui qui  ne s’affirme ni sage, ni arbitre capable de préserver le consensus social ne peux pas être reconnu légitime. S’avère ici une erreur politique fondamentale des dirigeants actuels.   Ne sera reconnu comme ray-amandreny que l’arbitre qui saura préserver le consensus et le sens de la Nation.

La question fondamentale se pose alors : comment envisager la possibilité de bâtir une nouvelle constitution et une nouvelle République, qui plus est sous l’égide d’institutions internationales étrangères, alors que les problèmes fondamentaux ne sont pas posés ?  Il s’agit là de répondre à un certain nombre d’enjeux, dont ceux-ci ne sont pas les moindres :

Enjeu 1 : redonner du sens à la loi fondamentale pour que l’individu retrouve le sens de la collectivité nationale et de l’avenir.

Enjeu 2 : « tuer le père » (en l’occurrence la mère, « reny malala ») au sens psychanalytique, pour définir enfin un système ancré dans la modernité mais qui prendra en compte les valeurs et à la culture malgache.

Enjeu 3 : réconcilier les deux pans de la société  sur des valeurs éthiques partagées et adossées à la modernité (le fihavanana, perverti, ne peut servir d’alibi)

Enjeu 4 : renforcer le sentiment  d’appartenance  à une Nation où la voix de chaque individu est représentée.

Enjeu  5 : redonner du sens, pour le citoyen,  au principe de subsidiarité où  le citoyen participe de la vie collective à tous les niveaux d’un Etat où chaque échelon politique sera élu et non pas désigné.

Enjeu 6: refondre et revaloriser le rôle d’arbitre du ray-amandreny de la Nation.

C’est une réflexion de fond qui doit être faite, qui devrait répondre aux enjeux énoncés. Si elle n’est pas aboutie on ne sera encore confrontés qu’à une monstrueuse escroquerie. Les discours actuels sur une quatrième république et une nouvelle constitution, qui ne font état d’aucune sorte de projet, nous préparent à cette escroquerie.  On vit une absurdité « shadokienne » : on  ne sait pas où on va, mais il est urgent d’y aller.

Bien à vous tous …

Lalatiana Pitchboule

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