Diasporas et développement … entre la volonté politique et la citoyenneté …

Posted on 30 juillet 2009

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Par Lalatiana Pitchboule

Une étude des enjeux du développement de nos pays ne peut se passer de prendre en compte l’impact immédiat ou futur des diasporas nationales.

Dans ces pays pauvres, les difficultés économiques d’une part (le manque de travail) et le rêve d’un épanouissement et d’une reconnaissance socialecompter les sous obérés par des situations politiques difficiles ont poussé certains de leurs ressortissants, toutes catégories sociales confondues, à quitter leur pays d’origine en un exil volontaire ou involontaire pour d’autres « paradis économiques », se dispersant ainsi aux 4 coins du monde (Europe, Amérique du Nord et désormais Asie).

Longtemps considérée nuisible au développement de leurs pays d’origine, (« hein ??? … Il y aurait plus de nos ressortissants médecins qui exercent à l’étranger que chez nous !!! »), l’émigration de leurs ressortissants et en particulier d’une part de leurs élites, devrait faire désormais l’objet de toutes les attentions de la part des politiques s’ils la regardent sous l’angle des apports potentiels au développement du pays.

Ces populations de migrants peuvent vivre, en termes d’intégration dans les pays d’accueil, des situations allant d’une parfaite réussite et insertion sociale et professionnelle, à des situations de précarité, de chômage, ou même d’exclusion. En grande partie reflets de la société civile de leur pays d’origine respectif, ces migrants peuvent caractériser en ce sens, un flux OU un reflux de forces techniques, économiques, politiques, sociales et culturelles potentiellement riches pour leurs patries.

Selon une estimation officielle, on estime à 3 millions le nombre d’Africains qui auraient émigré « volontairement » vers les pays du Nord (1 million aux USA, 0,3 million au Canada, 1,7 million en Europe – hors immigration issue du Maghreb). Venues pour y poursuivre des études supérieures, ces diplomepopulations de migrants africains ont en général un niveau de formation supérieur à la moyenne des immigrés. Une étude des populations de doctorants africains aux US et au Canada a récemment démontré que 44% de ces intellectuels décident de rester dans leur pays d’accueil. On estime ainsi que UN TIERS des ressources intellectuelles de haut niveau de l’Afrique s’est désormais installé dans le Nord.

La Banque Mondiale a initié en 2007 une initiative pour accompagner les gouvernements de l’Union Africaine afin qu’ils puissent au mieux mobiliser leurs Diasporas dans le cadre de leur développement respectif. Les axes possibles de mobilisation de ces diasporas qui focaliseront les interventions de la BM sont identifiés :
(a) L’utilisation de l’épargne à court et moyen terme et des capacités de financement des diasporas dans les économies de leurs pays.
(b) Le retour permanent au pays.
(c) Le « retour VIRTUEL” des compétences et des expertises, sur la base d’une mise en œuvre intensive de réseaux d’échanges VIRTUELS de connaissances et de services (i.e diagnostic clinique, tutorat d’étudiants à distance, ingénierie, …) s’appuyant sur les nouvelles technologies.

Open House for Mobilizing the African Diaspora for Development et Concept Note : Mobilizing the African Diaspora for Development

L’impact immédiat des diasporas sur le développement local

Quand il n’intervient pas de manière associative dans le domaine de l’économie sociale ou du développement économique, social et culturel de la patrie d’origine en partenariat avec des compatriotes restés au pays (mouvements associatifs, ONGs sur des projets d’infrastructures ou de développement social, etc …), l’engagement volontaire – quand il existe, parce qu’il n’existe pas toujours [1]- des émigrants vers leur pays et leurs familles (transferts de biens, transferts de fonds) représente des flux financiers largement significatifs. On a constaté que, dans certains pays africains, les contributions des émigrés en France « dépassent l’aide publique au développement octroyée, par le pays hôte » (Dembélé,2001).

Un document des Nations Unis met en évidence l’importance de ces flux à l’échelle mondiale, en estimant qu’entre 1970 et 1995 cet apport est passé d’environ 2 milliards de dollars US à plus de 70 milliards. Cette somme est de loin supérieure à l’aide publique au développement accordée à l’ensemble des pays du Tiers Monde.

Cette manne ne laisse bien évidemment pas indifférents ni les financiers qui s’octroient au passage une part non négligeable de ces transferts (cf les coûts de transferts Western Union) quand ils ne mettent pas en place, dans le pays d’accueil, des systèmes d’incitation à l’épargne destinée au développement. Hypocritement, ces flux financiers sont d’ailleurs souvent intégrés dans les montants affichés de l’aide au développement.

Cet apport constituera « parfois la seule source de revenus pour beaucoup, dans les pays pauvres » mais des effets induits pervers peuvent toutefois faire jour : mise en dépendance, frein aux initiatives locales soumises à ces effets de dépendance, « parasitisme », thésaurisation. Canaliser ces apports, favoriser et mobiliser l’épargne des émigrés dans des investissements productifs s’avère ainsi être un enjeu crucial de nouvelles formes de partenariats entre les membres de ces diasporas et leur pays d’origine.

Valoriser les expertises et les potentiels techniques des diasporas

Les diasporas intellectuelles ont joué un rôle évident dans l’évolution, la croissance et le développement de leurs pays d’accueil. Dans le contexte actuel de la mondialisation, on estime (Meyer, Kaplan, Charum, 2001) qu’environ un tiers des migrants hautement qualifiés chercheurs en Sciences et Techniques travaillant dans le Nord proviennent des pays en voie développement.

Si on veut estimer que la mise à profit de ces ressources et compétences s’avère potentiellement bénéfique pour les pays d’origine, deux stratégies sont envisageables :
1) Le « retour de cerveaux », lequel est conditionné par les conditions politiques et sociales qui soient rassurantes pour ces migrants qui jouissent à l’étranger d’une reconnaissance sociale et d’une liberté qu’ils craignent de pas retrouver à leur retour chez eux. Dans ce sens, facteur probable de leur développement, les nouveaux pays industrialisés du Sud–Est asiatique (Taïwan, Corée du Sud, …) avaient mis en place des politiques de réintégration systématique de leurs nationaux formés à l’étranger. Dès les années 80, l’Organisation internationale pour les migrants (OIM) et le programme Transfer of Knowledge Through Expatriate Nationals (TOKTEN) du PNUD mettaient en œuvre des programmes d’incitation au retour au pays d’origine des émigrants hautement qualifiés.
2) La mise en œuvre de réseaux de mobilisation à distance et de reconnexion des chercheurs, des ingénieurs, intellectuels, entrepreneurs de la diaspora avec la communauté des chercheurs, des ingénieurs, entrepreneurs présente sur le territoire national. L’Inde a mis en place là dans les années 80-90 les initiatives nécessaires, pour répertorier, mobiliser et reconnecter leurs diasporas scientifiques et technologiques avec leurs collègues du territoire national en place.(Assogba)

La réalité des diasporas est complexe. Leurs formes et leurs modèles varient. Mais si ont doit considérer qu’elles peuvent représenter un vecteur réel de développement, la volonté politique s’avère essentielle pour en tirer ce qui peut et devrait l’être, d’autant que ces diasporas ne jouissent pas ou prou d’une organisation formelle.

Mais la contradiction profonde est là …

La mise à profit de tous les potentiels que représentent ces scientifiques et techniciens, ces travailleurs, entrepreneurs, commerçants, acteurs culturels d’autre part, exigerait des conditions politiques, juridiques, économiques sociales adaptées pour optimiser leur implication dans le développement de nos pays.

Malheureusement, ces intellectuels, qui ont parfois coûté si cher à former représentent (à tort ?) un danger politique pour les pouvoirs en place, d’autant qu’ils peuvent jouir de capacités de lobbying au sein des sociétés qui les ont accueillis. Leur retour est ainsi souvent freiné par des rivalités culturelles, économiques, sociales et politiques sans regard du gâchis occasionné.

« Les mutations démocratiques en cours en Afrique invitent à s’interroger sur cette catégorie d’acteurs dominants que constituent les intellectuels. Quand les dictatures y prennent un peu partout les masques de la démocratie, il convient de questionner leur savoir, leur pouvoir. Car, au-delà des structures institutionnelles, il y a tout simplement les hommes qui changent peu, ou pas fondamentalement, et avec lesquels il faudra inventer des espaces sociaux démocratiques : c’est un défi. Un nouveau défi pour l’Afrique (Toulabor, 1993) »

La mise en place de mesures incitatives pour attirer l’épargne des migrants vers des investissements productifs, et des structures de coopération formalisées entre les organisations des diasporas (techniciens, experts, …) d’une part et les sociétés civiles, les tissus économiques, les intellectuels et les entrepreneurs locaux pourrait servir de relais à la faiblesse ou à la baisse des financements internationaux.

Mais ce n’est là, encore et toujours qu’affaire de volonté politique, de et de démocratie d’une part, mais aussi de citoyenneté et d’identité d’autre part …

(c) Patrick Rakotomalala (lalatiana pitchboule)-Novembre 2009

note : [1] Lors de l’enquête Afrobarometre 2008 qui étudie l’évolution des démocraties en Afrique, 41 %, 26% et 17% respectivement des Ivoiriens, des Sénegalais et des Maliens résidents dans leur pays déclarent bénéficier au moins deux fois par an de transferts de fonds de la part de leurs amis ou parents expatriés à l’étranger….

Combien sont ils chez les Malgaches ? … Suite au prochain numéro.

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