L’affaire Daewoo … et si le scandale n’était pas là où on l’a dit …

Posted on 22 juin 2009

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L’affaire Daewoo et de ses 1.3 millions d’ha de terres arables accordées à la Corée du Sud en bail emphytéotique par le gouvernement de Ravalomanana, argument de sa déstabilisation, valait elle le scandale qui en a été fait ?

A l’époque les surfaces envisagées ont été vues comme effarantes … « Hein !!??? UN MILLION TROIS CENT MILLE HECTARES !!! ???… » le chiffre paraissait monstrueux : la moitié de la Belgique … !!!!

Aujourd’hui, les projets chinois au Congo, en Zambie, au Soudan ou en Tanzanie ont largement dépassé le cap du million d’ha et pour autant n’émeuvent plus que les organisations écologiques et alter-mondialistes. On a de la même manière oublié qu’au Brésil c’est de 6 millions d’ha qu’il s’agissait depuis le début des années 2000.

Quant à Madagascar, selon l’opinion largement installée par les médias, l’opération ne servait que les seuls intérêts du géant Coréen qui « bésait » largement notre pays et nos paysans. Cette opinion laissait supposer au moins une monstrueuse opération de corruption de Ravalomanana et de sa « clique » qui pourraient de fait, si c’était le cas, légitimement être accusés de haute trahison pour avoir spolié la Nation et les populations paysannes à leur seul bénéfice.

Mais a-t-on jamais évalué réellement quels étaient les enjeux réels du dossier pour les DEUX parties ? La réponse à cette question a souvent été traitée de manière unilatérale, en écho à une inquiétude somme toute légitime parce que :
– Le peu de transparence des modalités et des circuits d’investissement laissaient craindre une aggravation de la corruption.
– La consultation des populations locales sur le projet n’a pas été lisible, laissant envisager qu’elles aient été tenues à l’écart ou même pire qu’elles soient carrément lésées.
– La société civile semble avoir été tenue à l’écart du dossier,
– Enfin, sur la colère d’avoir vu brader le caractère sacré de la terre, s’est en plus greffé un argument écologique : l’exploitation agricole massive et intensive de ces terres représentait un risque en termes de préservation de la diversité biologique mais aussi un risque en termes de sécurité de la production alimentaire détournée vers des cultures intensives d’exportation.

Quels étaient les enjeux pour la Corée ?
Il faut bien voir que la Corée, pour sa survie et son indépendance alimentaire (la Corée du Sud est, on ne doit pas l’oublier parmi les 5 premiers importateurs mondiaux de céréales) tenait à s’assurer A LONG TERME et A MOINDRE COUT d’un espace agricole avant que la ruée des investisseurs Saoudiens, Koweitis, et autres Indiens, Qataris, Libyens, Chinois, Djiboutiens, Bahreinis, sur ce nouvel or vert ne fasse augmenter son prix. La chute des revenus du pétrole et sa disparition annoncée engagent des enjeux de survie essentiels pour ces pays pauvres en ressources en eau et de fait en état de dépendance agricole essentielle.

Le gigantisme du projet tenait certainement à cette préoccupation. A moins qu’il ne soit agi que d’un énorme coup de bluff …

Les enjeux étaient forts … Suffisamment pour que le « gel » de l’opération sur Madagascar ait été immédiatement suivi de la conclusion d’un contrat en Avril 2009 de 690 000 hectares au Soudan.

Maintenant, il vaut peut être mieux que ce soient les soudanais qui « vendent leur âme » plutôt que les malgaches …

Je me suis en effet demandé si dans les tensions actuelles entre les deux Corées, la frénésie d’investissements agricoles de la Corée du Sud n’était pas une carte pour acheter la concorde avec la dictature du Nord : « tu veux du blé mon frère … donne moi la paix … ».

Par ailleurs Il est probable que l’intérêt de la Corée pour Madagascar ne se soit pas limité qu’aux seules terres arables et que les coréens aient eu de fait des arrières pensées sur le pétrole malgache. Le contrat soudanais de 690 000 ha relève probablement de ces mêmes arrières pensées géo-stratégico-énergétiques.

Mais nonobstant cet élément, on ne doit pas perdre de vue qu’à la base dans ce genre de deal, tout comme les deals pétroliers, les durées et les volumes envisagés sont tels que raisonner et évaluer sur du court terme est une erreur primaire. Qui plus est, aujourd’hui, dans ce genre de projet pharaonique avec les moyens d’information (et de désinformation) actuels, avec l’audience et la vigilance paranoïaque des lobbys alter-mondialistes, il est peu probable qu’une relation qui ne soit pas établie sur un mode gagnant – gagnant à court, moyen et long terme puisse politiquement perdurer.

La haine que certains éprouvaient envers Ravalomanana les a poussés à voir dans ce dossier au pire un crime de haute trahison, au mieux de l’incurie de sa part. Mais doit on, à l’identique, imaginer qu’un gouvernement et un géant coréens qui investissent massivement dans plusieurs projets (Russie, Soudan …) pour répondre à des enjeux vitaux d’approvisionnement agricole, soient d’une incompétence telle qu’ils ne se seraient pas préoccupés de la pérennité de leur investissement…
« Monsieur le Président, on fait un deal qui va être tellement pourri sur des matières premières dont nous avons un besoin vital , deal qui va tellement léser vos paysans que quand vous aurez quitté le pouvoir dans 4 ans, on se fera virer par le nouveau gouvernement en place … ».

Bon je sais. Je suis un incorrigible idéaliste. Et je présuppose ici qu’une compagnie qui a acheté un gouvernement n’ira pas nécessairement acheter le suivant ( )… La Françafrique n’a jamais fait ça … Les retournements d’alliances ( ), les nationalisations, ne sont évidemment pas des armes à la portée des gouvernements …je plaisante, bien évidemment…… Mais en fait, le pari est un pari bien risqué … et les investissements en jeu et les enjeux long terme des Coréens valaient ils une arnaque minable qui se serait retournée à terme contre eux … ?
La question de la terre étant une BOMBE POLITIQUE, les Coréens comme les indiens, comme les saoudiens de demain (parce qu’ils viendront, soyez en sûrs) avaient tout intérêt à négocier un accord équilibré sur le long terme.

Le phantasme du colonialisme associé à l’image des indiens chassés de leurs terres pour être parqués dans leurs réserves nous ont profondément marqués en termes d’inconscient collectif … Ils nous ont tellement marqués que personne ne s’est levé pour envisager le moindre intérêt et bénéfice pour M/car.

Quels étaient les enjeux pour Madagascar ?

Les bénéfices directement induits par l’opération n’étaient pourtant pas négligeables … Allez … à la louche, rien que pour en embêter certains qui vont hurler à ma mauvaise foi : à raison de 20 000$ le km de route réhabilitée et 12 000 $/salle de classe on a, si on devait répartir par moitié le budget d’investissement initialement prévu de 7 000 000 000 de $ : 175 000 kms de routes !!!! et 300 000 salles de classes … !!! Ca énerve, hein !!!

Oui je sais … Ces chiffres sont théoriques … mais si on posait ce genre d’ordres de grandeur on ne ferait peut être pas autant de conneries …

Dans l’émotion, dans la manipulation, dans l’excès d’idéologie, on en a oublié les fondamentaux : en termes de théorie du développement, les enjeux de l’agriculture sont d’abord la satisfaction des besoins alimentaires essentiels, puis la production d’excédents … On a tiré très tôt sur le pianiste, par manque de transparence de son projet, il est vrai. Mais s’est on posé les bonnes questions ? Et a-t-on entendu l’avis des premiers concernés : les paysans. Le projet Varun n’avait pas à mon avis que des avantages. Mais les paysans, les vrais, ceux qui tiraient un bénéfice immédiat dans la redistribution des excédents de production, ont-ils eu voix au chapitre quand il s’est agi d’annuler le projet ?

A moins de 7,5% de croissance annuelle de la production agricole dans les pays de l’Afrique sub-saharienne (dont M/car), et ce quel que soit le mode de production agricole choisi, en biologique, en expérimental ou en extensif, en durable ou en agro-industriel, il reste que faute d’investissement massif dans l’agriculture, les objectifs 2015 du Millénaire de réduction de la famine et de la pauvreté ne seront pas atteints. Ce qui veut dire que à moins d’investissements massifs dans le domaine, la condition de nos populations paysannes ne peut évoluer durablement. Les besoins d’investissement publics sont dans cette région de l’ordre de 14 milliards $ annuels, investissements indispensables en termes d’irrigation, d’infrastructures, de recherche, valorisation des sols, de mise en place de politiques foncières ( ) … Pourquoi se priver d’un projet qui se négociait (paraît il) en termes d’investissements en irrigation, infrastructures, recherche, valorisation des sols ?

Par ailleurs, on peut bien évidemment remettre en cause le système capitalistique actuel (je suis le premier à le faire), la finance devenue folle, la mondialisation outrancière… Mais le phénomène « d’accaparement des terres agricoles » auquel on assiste aujourd’hui n’est-il pas aussi une des facettes de la délocalisation … Après avoir délocalisé l’industrie « allons vers le soleil, les ouvriers coûtent moins cher », après avoir délocalisé les services « allons vers le soleil les opératrices et les informaticiens coûtent moins cher » on délocalise désormais l’agriculture « allons vers le soleil, les terres et les paysans coûtent moins cher »…

Mais à part les puristes en développement durable que je rejoins souvent bien volontiers, qui donc pourra dire que les délocalisations des industries et des services n’ont pas apporté de richesse aux pays d’accueil ?

Les irresponsables et autres imbéciles capables d’asséner « les routes ne donnent pas à manger » devraient eux aussi passer au tribunal pour haute trahison : les enjeux de ces infrastructures sont vitaux pour le désenclavement des zones rurales, la circulation des marchandises, la distribution des récoltes sur les marchés et les revenus paysans..

Il faut aussi prendre en compte les réalités : la mise en valeur des surfaces en question pouvait elle se satisfaire des seuls paysans nationaux avec la faiblesse endémique de moyens qui caractérise le monde paysan malgache, en attendant que le pays dégage suffisamment de plus value pour réinvestir massivement dans la résolution de ce problème agricole ?

En conclusion

A moins de prêter à Ravalomanana et à son gouvernement un machiavélisme diabolique ou une imbécillité sans fond, les directives et actions du MAP, qui visaient en particulier la sécurisation du foncier, contredisent l’idée que le projet Daewoo n’était que spoliation des paysans malgaches. Le plan de normalisation du foncier qui visait à enregistrer et formaliser les titres des petits propriétaires (75% d’enregistrement envisage à l’horizon 2015), devait sécuriser ces dits petits propriétaires paysans face aux géants et grandes compagnies agricoles.

En second lieu, dire « l’investissement agricole est une priorité » est enfoncer une porte ouverte. On décidera que l’affaire Daewoo était un scandale quand on nous aura prouvé que les intérêts long terme du pays ont été sacrifiés aux bénéfices sordides à court terme de Ra8 (si c’était le cas, je serai le premier à le pendre haut et court par les … oreilles).

Mais Daewoo (comme Varun) pouvait être aussi une formidable opportunité, à condition de veiller à l’équilibre de la transaction tout en préservant l’environnement, les traditions, en bref en veillant à l’avenir de nos enfants. Je sais … là encore on me reprochera mon angélisme et on me fustigera pour tout le crédit que j’octroie à Ra8… Mais il est vrai que à comparer les réalisations et résultats des 25 années de pouvoir de Ratsiraka et les 7 années de pouvoir de Ravalomanana malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, je reste convaincu que l’homme oeuvrait « essentiellement » pour le développement de son pays.

Le scandale aura été l’utilisation sordide, politicienne et populiste de ce dossier (voir aussi le dossier « pourquoi ont-ils tous lâché Ra8) ( )sans avoir aucunement pris en compte l’intérêt REEL des population et du pays … Des opposants un tant soit peu responsables et attachés à l’intérêt de leur pays, auraient dû se battre pour :
– Exiger plus de transparence
– Défendre les intérêts éventuellement lésés des masses paysannes,
– Veiller au respect de l’environnement,
– Veiller à une répartition juste des résultats à moyen et long terme
Au lieu de hurler « au RavalLoouuuuuuup !!!!! » sans plus de réflexion.

L’autre scandale sera bien évidemment qu’après tout ce battage, le dossier Daewoo n’ait au bout du compte même pas été enterré ( ). Ou qu’il soit remplacé par un dossier Saoudien ou Qatari ou Koweiti … Si c’est pour le bénéfice du pays et de nos paysans je n’irai pas m’en plaindre … Mais le cynisme et l’hypocrisie derrière tout ça sont absolument insupportables.

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