Les colonies anglaises se sont elles mieux sorties de la décolonisation ?

Posted on 31 août 2012

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Autour d’un débat initié par VANF (cf bas de page)  sur le thème "Une intuition : que les anciennes colonies britanniques (et néerlandaises, et allemandes, et italiennes, et espagnoles, et portugaises ?) ont globalement mieux réussi que les anciennes colonies françaises" …. des échanges intéressants que j’ai eu envie de partager avec vous …

Bonjour cher ami

A la question que vous posez, je ne saurais me prononcer et dire que la (dé)colonisation anglaise a mieux réussi que la française. Mais ce que je peux dire, en première approximation, c’est que je ne connais pas, dans les colonies françaises, une extermination de toute une population comme en Tasmanie, comme aussi bien pour beaucoup de peuples amérindiens aux Etats-Unis.

Ce qui me semble évident, c’est que la tradition politique anglaise n’était pas celle d’un peuple unique, mais celle du Royaume-Uni avec ses peuples anglais, gallois, écossais et irlandais, qui gardait leurs coutumes et leurs histoires. Que, dans son expansion coloniale, le gouvernement de Londres n’a jamais cherché à assimiler les populations soumises et a conservé leurs organisations, leurs coutumes et leurs langues. Les colonisés leur reprochèrent de ne pas vouloir leur apprendre l’anglais. Les Anglais en Afrique de l’Est créèrent même un centre de recherche sur le souahéli et travaillèrent à diffuser la langue dans la région.  

Les Britanniques gouvernèrent leurs colonies en conservant les institutions locales (indirect rule). Les Français appliquèrent à leurs colonies un système jacobin où tout était décidé apparemment à Paris, mais en fait par le gouverneur général qui était sur place. Le système de gouvernement colonial français fut un système totalitaire – un totalitarisme mou la plupart du temps, mais un totalitarisme violent, quand le colonisé refusait d’obéir, comme en 1947.

La colonisation française certaine depuis 1789 que sa civilisation était universelle et la seule bonne, et voulant créer à l’échelle de l’Empire une France semblable à celle de l’hexagone et comme dans l’hexagone, n’a pas hésité à minorer et péjorer, et même à occulter, l’histoire, les institutions et les coutumes des peuples qu’elle dominait. Toujours à voir dans ces peuples des peuples inférieurs, sauvages et barbares, et à ne pas leur appliquer les mêmes normes et pratiques reconnues valables en Europe.

Un cas précis : dans sa politique européenne, le France républicaine comme les derniers Capétiens combattaient l’Empire d’Autriche. Fin 19e siècle, elle soutenait les nationalistes de l’Empire contre la dynastie des Habsbourg. Après la défaite de 1918, elle voulut que, selon le droit international, l’empereur Charles Ier, défait, abdique pour que les nationalistes puissent légitimement proclamer la République. Celui-ci ne voulant pas abdiquer, le gouvernement français donna 700 millions de francs-or aux nationalistes pour acheter l’abdication. L’empereur refusa.

Et nous savons ce qu’il en fut à Madagascar. Alors que la France lui avait fait signer un traité de protectorat le 1er octobre 1895 qui maintenait le système politique malgache et donc la royauté, elle annexa le territoire en 1896 et Gallieni décida par une lettre de cachet républicaine son exil à la Réunion (février 1897). Par une affiche placardée le jour du départ de la Reine, il fit croire au peuple que c’était en accord avec elle qu’elle partait à la Réunion. Nous savons que c’est faux. Il se sentait d’ailleurs si peu assuré de l’effet de sa décision, qu’il obligea ensuite le gouverneur de la Réunion à transférer Ranavalona III à Alger : il craignait alors que, dans la crise de Fachoda (juillet-septembre 1898), l’Angleterre ne vienne chercher Ranavalona à la Réunion et ne la réinstalle à Tananarive. La Reine n’avait pas abdiqué et se considéra toujours « Reine de Madagascar privée de son pays ».

On voit la différence de comportement à l’égard de Ranavalona et de Charles Ier.

Je ne sais si j’ai suffisamment répondu à votre question. Il y a 50 ans, je l’aurais mieux fait.  

Jean-Pierre Domenichini

Bonjour Christian

Toute cette discussion sur l’influence/importance  cruciale ou non de la colonisation me semble assez théorique et stérile, vu qu’on ne sait pas dans quel état  seraient aujourd’hui ces pays colonisés  s’ils n’avaient pas  été colonisés. On sait seulement que beaucoup de ces pays n’existaient tout simplement pas tels quels  sans la colonisation et la conférence de Berlin..
Si vous pouvez prouver que l’Afrique et tous les pays colonisés du monde seraient  aujourd’hui mieux lotis, s’il n’y avait pas eu la colonisation, alors je veux bien accepter toutes  vos théories que la situation  catastrophiques de certains pays et dû à leur  colonisation.
Et comme dit Vanf, il faudra en effet une démonstration scientifique pour prouver que les ex-colonies britanniques etc ont mieux réussi que les françaises, ce dont je suis loin d’être convaincue. Durant notre vie en Afrique de l’Ouest, de 1970 à 1980, c’était plutôt le contraire qui paraissait évident. La guerre du Biafra p; ex.,  ce n’était pas exactement une partie de plaisir et le Nigéria continue à être un des pays les plus corrompus, et que dire de Mugabe et consorts? Le Ghana n’a pas non plus toujours été un modèle à suivre, ni l’Angola, et j’en passe..
De plus, la situation dans tous les pays non colonisés n’est pas non plus rose partout et même en Europe, certains pays s’en tirent beaucoup moins mieux que d’autres, sans qu’ils puissent pourtant se servir du bouc émissaire d’une colonisation.. Donc, je persiste et signe: la colonisation est souvent un bouc émissaire bien commode.  

Irène

Non Cyril, Irène, Alexis et toutes celles et tous ceux pensent que le fond du problème n’est pas dans la colonisation ou la « francité ». S’il n’est pas là : il est où, le fond du problème ? Et pourquoi tous – oui, tous – les peuples qui ont été « francisés » sont dans la merde, y compris les Réunionnais et même les Corses !

 Sans être aveugle ou complaisant à l’excès pour Kotofetsy, je note quand même, Cyril, Irène, Alexis…, que c’est le seul chef d’Etat malgache, et pas seulement, qui ait déclaré publiquement à un chef d’Etat français que de « la colonisation et de 47 » il n’en avait rien à cirer ! Et pour le remercier de cette absolution totale, inouïe, inespérée… la France l’a viré !!!

Enfin, que l’on me donne des exemples de pays anciennement colonisés « à la française » qui s’en sont sortis. Et comment un peuple peut-il s’en sortir quand ce n’est pas lui qui décide ? Kotofetsy voulait précisément se défaire, gentiment, à l’amiable, de cette tutelle française puisque sa réussite personnelle ne devait strictement rien à la France, on connaît la suite…

 D’accord pour ouvrir les yeux et mettre le doigt là où ça fait mal, mais partout où il faut regarder et partout où il y a cicatrice ou séquelle. Et si le Malgache est « comme ça », l’Africain francisé ou « francofolisé » aussi curieusement ???, il y a for-cé-ment une raison. Et c’est précisément le rôle du Forum de la trouver, de la donner, de l’expliquer.

 Quand la France aura dé-fi-ni-ti-ve-ment lâché les baskets des Malgaches, alors et seulement on saura précisément à quoi s’en tenir. Il se trouve que ce n’est pas le cas depuis plus d’un siècle…

 Christian

Une intuition : que les anciennes colonies britanniques (et néerlandaises, et allemandes, et italiennes, et espagnoles, et portugaises ?) ont globalement mieux réussi que les anciennes colonies françaises. Moins de coups d’Etat ? Plus de pragmatisme économique ? Moins d’Etat, mais mieux d’Etat ?

Il nous faudrait une démonstration scientifique (traçabilité historique, études économiques, analyses sociologiques, droit administratif comparé, évolution politico-constitutionnelle) pour que cette opinion, ou cesse d’être une incantation, ou devienne une vérité.

Sur ce, intervient un correspondant allemand qui prépare une thèse de doctorat sur Madagascar. A son avis, la France a laissé une hypothèque malheureuse à Madagascar : le système présidentiel sans l’équilibre des pouvoirs. Je cite : « Trop de philosophie, à la française, constitue un frein parce que la philosophie est sœur de la bureaucratie. Combien de Malgaches choisissent de devenir des techniciens ou des ingénieurs et combien préfèrent faire des études de lettres, de gestion ou d’administration publique ? ». Il considère également que le décalage économique entre la France et l’Allemagne, le Franc et le Mark, s’explique par une conception différente : bien réfléchir ou déjà agir.

 Quelque part, c’était ce qu’avait voulu instaurer à Madagascar l’ancien président Marc Ravalomanana. Mais sa méthode d’imprimer un changement brutal, après des décennies d’habitudes (bonnes ou mauvaises) acquises, a fini par lui aliéner nombre de gens. Il fréquentait assidument les Allemands, voulaient prendre modèle sur Singapour ou la Malaisie (deux miracles économiques qui n’ont jamais prétendu à la canonisation démocratique), et avait osé braver la France, jusqu’à commettre un impair (le renvoi de l’ambassadeur de France) qu’un membre permanent du Conseil de sécurité, jaloux de sa respectabilité aux yeux de ses pairs et soucieux de ne pas créer un précédent qui l’aurait mis dans l’embarras dans le reste de son ancien pré carré, n’allait pas laisser se commettre impunément. Cet acte, un affront fait à une puissance qui prétend à une présence planétaire, a eu son équivalent américain quand l’ambassadeur des Etats-Unis avait été tenu en joue, devant les caméras, par un mutin du 17 mars 2009.

 

Certains Malgaches, par agacement face à l’enlisement de la crise actuelle, en viendraient  à regretter que le partage de Zanzibar (5 août 1890) n’ait pas fait de Madagascar une colonie britannique plutôt qu’une terre promise à la France. Un autre partage, le Congrès de Vienne (1815), redessinait l’Europe et répartissait le reste du monde entre ses principales puissances, tandis que le roi Radama 1er, successeur d’Andrianampoinimerina, ouvrait « le royaume de Madagascar » aux Etrangers. Ce Congrès de Vienne préparait la dislocation des empires coloniaux espagnol et portugais et augurait l’émergence outre-mer de la Grande-Bretagne, qui prit pied à l’île Maurice.

 

Nous ne sommes pas si nombreux, Malgaches, à nous battre pour que les manuels d’histoire et le discours des églises chrétiennes cessent de diaboliser la reine Ranavalona 1ère (1828-1861), première souveraine confrontée à l’impérialisme agissant des puissances européennes. Sa prétendue xénophobie était d’abord un authentique nationalisme, mis en pratique avec les références de sa culture et de son temps. A la même époque, un président américain, Andrew Jackson, signa l’Indian Removal Act (loi de déportation des Indiens) : le long de « la piste des larmes », plusieurs tribus amérindiennes furent déplacées à 1700 km de leurs terres, au coût de milliers de morts. Et, tandis que missionnaires ou aventuriers européens caricaturaient la « sanguinarité » de Ranavalona 1ère, adepte des combats de taureaux, le gouvernement des Etats-Unis décidait l’extermination des bisons pour briser définitivement les Amérindiens, dont l’animal était la première ressource. Plutôt que pleurnicher de ne pas faire partie du Commonwealth, le Malgache devrait regretter simplement que le nationalisme ranavalonien, générique et déjà concept, n’ait pas eu les moyens de sa posture.

VANF

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